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Robert Lalonde: Révélateur d’âme

Robert Lalonde: Révélateur d’âme

Par Benny Vigneault, publié le 05/04/2007
Robert Lalonde occupe une place tout à fait singulière dans le paysage littéraire québécois. Sa position d’homme de théâtre, d’écrivain et de professeur de création littéraire nourrit sa propension à se glisser dans la peau des autres pour tenter de cerner la psyché humaine. Rejoint quelques semaines avant la sortie de son nouvel ouvrage, Espèces en voie de disparition (Boréal), l’écrivain précise la nature de son travail et aborde les éléments qui ont marqué l’élaboration de son dernier recueil de nouvelles.
«Parfois, explique Lalonde, j’ai l’impression de travailler comme les photographes développent leurs photographies… Quand tu glisses la feuille dans le bassin, qu’est-ce qui apparaît en premier? Il y a des choses qui se révèlent et que tu découvres… C’est un peu ça qui se passe quand je reprends mes textes après les avoir laissés un temps de côt酻

Incidemment, l’écrivain a sélectionné, à même une série de textes accumulés, des nouvelles qui semblaient vouloir faire émerger une manière, une matière, une tendance. Ces textes, il les a par la suite retravaillés et réorganisés pour en arriver à la composition actuelle de son recueil. À terme, 11 nouvelles se présentent comme autant de fenêtres ouvertes sur la vie de gens ordinaires qui, placés dans des situations surprenantes, graves ou tragiques, ont des comportements qui partent moins d’une intention réfléchie que d’une réaction spontanée, voire instinctive.

Cultiver l’inattendu
«Je me suis rendu compte, souligne-t-il, que beaucoup de mes lecteurs s’intéressaient dans mes livres à des personnages plus ou moins marginaux, à des lonesome riders, maîtres de leur destin. Il y a cette vieille habitude romantique qui fait que les gens ont tendance à s’identifier à des personnages d’exception. Pourtant, ce n’est pas tant les gens que les situations qui sont parfois exceptionnelles. Je voulais montrer dans ce recueil comment des gens ordinaires pouvaient voir surgir en eux des comportements qu’ils ignoraient eux-mêmes…»

Ainsi en est-il, par exemple, de cet homme qui voit les glaces s’ouvrir sous lui alors qu’il guette le gibier couché sur le lac gelé; de celui qui vient en aide à une femme impliquée dans un grave accident de voiture; de cet autre qui se perd dans une déception amoureuse assis sur la grève accompagné d’un chien; de ce couple en proie à un malentendu entourant une grossesse interrompue; de cet autre couple, vieillissant celui-là, qui se laisse surprendre par un élan de désir; de cette jeune femme partie filmer l’Afrique; ou encore de ce peintre désespéré lorsqu’il est loin de sa muse.

Robert Lalonde a choisi de mettre en scène des personnages à des moments déterminants de leur existence. Ce faisant, il présente des épisodes marquants de la trajectoire d’une vie, parfois vécus sous nos yeux, parfois rappelés à la mémoire. Dans cet exercice, les lieux, où se sont déroulés les événements, prennent une importance fondamentale.

«L’esprit des lieux… Ça revient souvent dans mes livres. Ç’a été un thème dominant quand j’ai voulu rassembler ces nouvelles… que le soi-disant décor, le lieu où les choses se sont passées, est un complice… Il y a plusieurs nouvelles où les personnages utilisent la technique du place names dont parle l’anthropologue américain Keith Baca, et qui est fondée sur le fait que les lieux continuent de garder la mémoire des choses qui y sont arrivées», constate l’auteur de La Belle Épouvante et du Petit Aigle à tête blanche. Ainsi, les personnages récitent, racontent, décrivent des moments et des endroits importants de leur vie alors qu’ils risquent tout à coup de perdre pied. Le lieu ne réactive pas simplement le souvenir de ce qui nous est arrivé: il restitue notre vraie nature. Le lieu est inséparable de l’émotion qui a été vécue ou de la pensée qui nous est venue. On n’a qu’à relire Proust, tout est basé là-dessus…»

L’éloge du vertige
À la lecture des nouvelles d’Espèces en voie de disparition, on prend la pleine mesure du vertige qui habite chacun des personnages. Il est vrai que l’écriture évocatrice et incarnée de Lalonde y est pour beaucoup. L’écrivain est passé maître dans l’art d’amener les choses avec subtilité, appuyant ainsi avec force les moments de tension ou de surprise autour desquels s’articulent ses récits. La nature, fidèle alliée de Lalonde, demeure l’élément privilégié pour révéler l’état d’âme et l’esprit des personnages.

«D’année en année, je suis plus artisan que jamais. Mon travail de réécriture, surtout dans la dernière portion, a consisté à tout enlever: les mauvaises amorces, les transitions, etc. Je me sens libéré du devoir narcissique de trouver tout de suite la bonne formule, estime-t-il. J’aime quand ça me prend du temps. Avec le recul, le travail d’épuration devient assez facile. Tu sais, l’imagination, pour un écrivain, ce n’est pas d’inventer toutes sortes d’affaires incroyables, c’est de se mettre à la place des autres. C’est ça qui est difficile.»

Le vertige de se laisser porter par la vie rend parfois celle-ci étourdissante mais, du coup, lui donne aussi son mouvement. «Ce n’est pas beaucoup valorisé aujourd’hui, affirme Lalonde. Je pense qu’on finit par faire des choix à partir du moment où on se plie à une certaine fatalité… Et puis, qu’est-ce que tu veux, il y a une espèce de malaise à accepter exactement ce qu’on est, ce qui nous trouble, ce qui nous obsède… C’est comme ça dans la vie, surtout lorsqu’on vit des choses difficiles, et ça l’est aussi dans l’écriture. Mon travail auprès des jeunes écrivains consiste à les amener à entrer dans ce qu’ils ne font qu’effleurer, à sortir d’un certain confort. Par exemple: quelqu’un écrit: "Monique était dépressive". Ça ne veut rien dire. Il faut croire l’auteur sur parole. Comment se comporte-t-elle? Quelles sont ses habitudes? Il faut la voir vivre son malaise pour ressentir quelque chose. Il faut que sa dépression s’incarne d’une manière ou d’une autre, sinon il ne s’agit que d’un plan général. Alors, lorsque mes étudiants entrent là-dedans, ils sont troublés, et c’est à partir de là que commence véritablement le travail de l’écriture.»

Avec Espèces en voie de disparition, Robert Lalonde poursuit son incursion dans l’âme humaine, porté par un réel souci d’aller au fond des choses pour mieux cerner ce qui fait à la fois notre fragilité et notre plus grande force. Les «êtres d’exception» qu’il dépeint dans son recueil rappellent qu’il ne faut pas perdre de vue ce qui nous constitue fondamentalement, à savoir les étapes de notre vie, les lieux visités, les gens rencontrés et… notre mémoire. Pour ce faire, l’imagination, la création et l’écriture peuvent constituer de formidables alliés.


Bibliographie :
Espèces en voie de disparition, Boréal, 200 p., 19,95$
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