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Normand de Bellefeuille: L’écrivain sans imagination

Normand de Bellefeuille: L’écrivain sans imagination

Par Catherine Lalonde, publié le 12/03/2010
Normand de Bellefeuille est un homme de livres. D’abord poète, puis tour à tour professeur de littérature au cégep, critique et, enfin, directeur littéraire aux éditions Québec Amérique, le voilà qui revient au roman, presque dix ans après Nous mentons tous. Avec Un poker à Lascaux, son trentième titre, de Bellefeuille plonge au coeur de la famille et de ses secrets.
«Le roman reste un défi un pour moi», lance-t-il tout de go. Nous mentons tous, son dernier essai dans le genre, a pourtant capté l’attention du public et de la critique. Tout comme Ce que disait Alice (L’instant même, 1989) et Votre appel est important (Québec Amérique, 2007), ses plus récents recueils de nouvelles: «Une de mes grandes frustrations, c’est de travailler depuis treize ans [comme directeur littéraire] avec des romanciers qui ont beaucoup d’imagination. J’ai toujours considéré que je n’en avais pas, ou presque.» Celui qui dit inventer bien peu de choses revisite ici Lascaux, un écrit éclaté publié en 1985 aux Herbes rouges. «Un livre complètement fou, qualifié par la critique de chef-d’oeuvre postmoderne néoformaliste», se rappelle l’auteur en rigolant, un livre qui avait trouvé 400 lecteurs à peine. Ce premier Lascaux était né de la frustration et de l’humiliation de l’écrivain d’être allé aux grottes en 1981 pour apprendre qu’elles étaient fermées… depuis 1963: «Voilà vingt-cinq ans que je devais écrire le vrai roman, un livre que tout le monde pourrait lire, confesse-t-il. J’avais rendez-vous avec le thème, avec la famille et avec une obsession.»

Carré de dames
Car les grottes de Lascaux, pour de Bellefeuille, c’est l’image des lointaines origines. Et tout le mystère qu’elles dégagent. Le narrateur d’Un poker à Lascaux, Simon, est un écrivain — tiens? — qui signe un Lascaux —tiens, tiens? —puisé dans les souvenirs d’enfance qui lui reviennent par flashs. Une enfance vécue auprès de quatre femmes colorées, québécoises pittoresques des années 60, inspirées de la grand-mère, des tantes et de la mère de Normand de Bellefeuille: «J’ai détourné leurs biographies: j’ai pris des “madames” qui n’ont jamais été plus loin que Dupuis Frères, qui n’auraient eu aucun intérêt pour la grotte de Lascaux, et je les ai envoyées là-bas. C’est mon imagination à moi, qui se résume à un tout petit bagage que je réutilise tout le temps.» Voilà donc Alice, Fleurette, Rita et Gabrielle émues par une commune obsession pour les peintures préhistoriques, une obsession qui supplante et camoufle le besoin de taire et d’enterrer le passé familial. Après des années à économiser leur petit change, ces truculentes belles-soeurs se paient le voyage à Sarlat… et se cognent le nez aux grottes, tout juste fermées pour cause de détérioration des fresques. Simon, absent du voyage, sera témoin de la déception des femmes de sa vie, et deviendra l’héritier de l’obsession de Lascaux, jusqu’à écrire le livre éponyme et à boucler la boucle en accédant, grâce à son roman, aux mythiques et inaccessibles cavernes.

Briller par son absence
Délicieux portrait familial, Un poker à Lascaux traite surtout de l’inconscient généalogique, des secrets tus et des douleurs latentes. Secrets qui brillent par leur absence, puisqu’ils ne seront jamais dévoilés au lecteur, même s’ils sont le véritable coeur du roman. «Une espèce d’omerta règne dans ma famille sur les ancêtres, raconte Normand de Bellefeuille. Je suis toujours coincé dans un silence et je ne sais pas qui étaient mes grandsparents et mes arrière-grands-parents. Il n’y a rien de pire qu’une famille qui se tait, pas par méchanceté, mais par volonté de préserver, par instinct de survie. Tout était caché: on vivait à huit dans un appartement de six pièces emplies de secrets. Alors, tu te mets à imaginer.» Si l’auteur, en entrevue, se défend vigoureusement d’avoir signé une autofiction, la postface du livre semble le contredire en partageant les aspects véridiques et inventés du roman. «J’ai mis l’addenda en partie par provocation, explique Normand de Bellefeuille, pour qu’on ne tombe pas dans l’obsession biographique»; comme un jeu de pistes troubles entre l’imaginaire et l’inspiration biographique.

Les belles-soeurs dans la grotte
Les savoureuses et attachantes figures féminines, leurs épouvantables québécismes, le choc qu’elles auront au contact de la France font partie des forces du roman. Des personnages forts et marqués qui rappellent ceux de Michel Tremblay. «On a grandi à trois rues et cinq ans de différence, Tremblay et moi, explique de Bellefeuille. Les gens parlent de sa grande imagination, mais ça se passait vraiment comme ça! Tremblay n’a rien inventé, sauf la forme extraordinaire dans laquelle il écrit. On a tous été élevés dans cet universlà, les petits culs du Plateau d’alors. Toutes les “madames” étaient réunies sur les balcons, parlaient joual, disaient “bout d’viarge” ou “torrieux”. Mon travail, quand je parle de ma famille, consiste à atténuer, parce que c’était tellement fou…»

Les hommes, ici, sont simples figurants, sans importance. Les femmes, dans Un poker à Lascaux comme dans de nombreux écrits de l’auteur, emplissent pratiquement toute la page. «J’ai été élevé par des femmes et j’ai toujours été fasciné par le monde féminin. Elles font des personnages beaucoup moins réservés. Les femmes se livrent, ajoute-t-il sans réaliser le délicieux double sens, ça sort, ça explose. Les hommes sont beaucoup plus secrets et il n’y a pas grand-chose à en dire.» N’y échappe, dans Un poker à Lascaux, que le narrateur, légataire de la monomanie féminine familiale sur la grotte de Lascaux et qui doit visiter cette dernière pour enfin échapper à «cet OEdipe multiple, entre les quatre femmes de sa vie, plus sa blonde Raphaëlle, qui se meurt».

Le travail de rythme et de répétition propre à de Bellefeuille revient naturellement dans le roman: «J’ai toujours été forma - liste, au sens où Roland Barthes l’entend, où la forme est au ser - vice du contenu —même si j’ai parfois fait des excès du côté de la forme. Un poker à Lascaux est plus accessible et veut toucher un public plus large, mais le rythme est vital. C’est extrêmement difficile d’expliquer cet intérêt, comme celui de la répétition. C’est le rythme que j’aime chez Thomas Bernhard ou chez Claude Simon, c’est ce qui me fait étouffer chez Proust. Prose ou poésie, je travaille la porte fermée et je lis à haute voix. C’est musical, bien sûr, même si je n’ai jamais joué d’aucun instrument. Je n’y peux rien, ajoute-t-il en riant, si je suis un néo-formaliste athée de gauche!»

La gérontologie de l’édition
Les habitués de l’oeuvre de Normand de Bellefeuille retrouveront également les personnages de Simon, toujours écrivain, et de son amoureuse, Raphaëlle, qui traversent plusieurs livres, sans être jamais ni tout à fait les mêmes ni tout à fait différents. Ils seront aussi du prochain livre, un roman intitulé Au moment de ma disparition. «J’y ai vraiment pris goût avec Un poker à Lascaux», avoue le romancier et poète. Il s’agira presque d’une suite, puisque Simon part à la recherche de ce passé qu’on a tant cherché à lui cacher. Il disparaîtra dans un motel de la Rive-Sud, ne laissant que des boîtes d’archives. Pour ses recherches, Normand de Bellefeuille fouille sa généalogie, se découvre un arrière-grand-père peut-être négrier et un grand-père qui a quitté sa femme pour suivre son rêve de music-hall et la troupe d’Olivier Guimond, où il ne restera finalement jamais que… balayeur: «C’est un atavisme réduit et je ne cesse de me demander qui était ces gens de ma famille, pourquoi on me les a cachés et pourquoi je n’ai pas le droit de les connaître. Est-ce qu’ils étaient si condamnables, au fond? Il me semble qu’il y a des choses bien plus graves qu’un grand-père parti danser la claquette…»

Homme de lettres qui pourrait «sans problème cesser d’écrire mais jamais cesser de lire,» de Bellefeuille a été autour du livre depuis les années 70 et demeure un observateur privilégié de la littérature québécoise des dernières décennies. «Je constate, depuis sept ou huit ans, un mouvement générationnel, comme ce que j’ai vu à mes débuts et j’en suis très content, dit celui qui vient tout juste de fêter son 60e anniversaire de naissance. Même chez les jeunes éditeurs comme Alto et Marchand de feuilles. Ma génération se plaint parce que les jeunes prennent de la place. J’entends des “ Ils vont nous voler nos bourses! ” et “ Ils vont nous voler nos prix! ”. Tant mieux! Ma génération a peur alors qu’elle devrait en profiter. C’est bien le maudit problème de l’édition au Québec: les gens sont vieux, ils n’ont pas de relève et ils finissent par vendre à Quebecor. On ne peut pas rester dans la gérontologie de l’édition.»


Bibliographie :
Un poker à lascaux, Québec Amérique, 200 p. | 19,95$
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