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Micheline Lachance: Relever celles qui ont fauté

Micheline Lachance: Relever celles qui ont fauté

Par Florence Meney, publié le 02/12/2008
Difficile de croire qu’un siècle et demi, ou à peine davantage, sépare les femmes modernes des «filles tombées» que nous présente Micheline Lachance dans son dernier roman. Ces femmes aux multiples visages mises au ban de la société, qui accouchaient dans la honte et que seules les religieuses accueillaient jusqu’à ce qu’elles aient livré leur fruit, des nouveau-nés qu’on leur arrachait illico pour les placer dans les orphelinats.
Juillet 1852, à Montréal. Quatre célibataires accouchent à la maternité de Sainte-Pélagie. Il y a Noémi, jeune servante engrossée par son patron, Elvire, prostituée du Red Light, Mary Steamboat, immigrante irlandaise fraîchement débarquée d’un bateau à vapeur et Mathilde, fille d’un banquier. Une nuit, Noémi meurt en couches sous les yeux de ses compagnes d’infortune, qui blâment le médecin et jurent de venger la mort de leur amie. Au matin, coup de théâtre, le médecin a succombé à un empoisonnement à l’arsenic.

Si tout n’est pas parfait, les choses ont tout de même évolué. Ce chemin parcouru (péniblement) par la femme au sein de la société, l’écrivaine montréalaise nous le fait mesurer avec autant de précision que de sensibilité dans son nouveau roman, elle qui a voulu redonner à ces filles mères anonymes un visage, une identité, une âme. Car, raconte-t-elle en entrevue, l’existence de ces dernières était considérée comme négligeable en Nouvelle-France dans cette époque dominée par la religion et une morale rigoriste. Beaucoup de ces femmes, explique-t-elle, étaient analphabètes, et ont donc laissé fort peu de traces de leur humble vie; certaines étaient des immigrantes déboussolées, d’autres des bonnes qui ne pouvaient dire non à leur patron, «littéralement prises au piège», et qui se faisaient renvoyer dès que leur grossesse devenait apparente.

Perles de femmes
Curieuse infatigable jamais très loin de son autre métier, celui de journaliste, Micheline Lachance nous a séduits avec ses précédents livres (Lady Cartier, Le roman de Julie Papineau). Ici, elle utilise la somme d’une recherche approfondie sur le sujet, une thèse en fait, pour faire vivre son histoire, qui est centrée autour de cinq héroïnes avec, en prime, toute une fresque de l’époque.

Au centre du roman, joyau de cet écrin féminin, il y a la narratrice, Rose, Rose «Toutcourt», comme s’appelle elle-même cette orpheline née du péché; R comme Rose, R comme résiliente, ainsi que le découvre le lecteur face à cette enfant ayant grandi dans les jupes rudes mais aimantes des sœurs et dont la marraine, Rosalie Jetté, n’est autre que l’illustre fondatrice des Sœurs de la Miséricorde, «un être d’exception», explique Micheline Lachance. Par ailleurs, l’auteure a voulu développer une véritable intrigue dans ce livre et s’engager plus profondément encore dans la voie du roman. Les filles tombées propose donc un véritable suspense; la naissance de Rose coïncide avec la mort atroce de cette parturiente malmenée par un médecin ivre et irrespectueux. Celui-là même qui périt empoisonné, et pour lequel trois filles tombées sont soupçonnées de meurtre. L’une d’entre elles est la mère de Rose, qui souffre de ne pas connaître ses origines car, explique Micheline Lachance, à cette époque, «les orphelins n’avaient pas accès aux registres qui auraient pu les renseigner sur leurs parents».

Rose, que ses compagnes de l’orphelinat surnomment «la fille de l’empoisonneuse», et qui, des années plus tard, partira à la recherche de la vérité sur sa naissance et sur le crime. Enquêteuse têtue et débrouillarde, elle s’élèvera contre les préjugés de son époque, plongera dans les quartiers mal famés de Montréal et jusque dans les bordels, gagnera les cœurs et affrontera la misère pour parvenir à ses fins. Et trouver la paix.

Réhabiliter les religieuses
Micheline Lachance explique que, sans abandonner la base historique de sa démarche, qui lui est si précieuse, elle voulait développer davantage le côté romanesque, se permettre de s’attarder sur les individus, leurs sentiments, leurs aspirations. C’est ainsi qu’elle nous offre des vies de femmes très colorées, de la prostituée fourbe à la bourgeoise exigeante, en passant par l’immigrante irlandaise désemparée dans un monde qui lui est totalement étranger. Les religieuses tiennent aussi la vedette des Filles tombées; ces servantes de Dieu qui, souvent, avaient eu une première existence dans le civil, avec mari et enfants. Elles-mêmes très pauvres, manquant de tout, elles comptaient aussi parmi les rares à prodiguer assistance et chaleur aux célibataires enceintes: «Je veux réhabiliter le travail de ces sœurs qu’il est de bon ton de dénigrer de nos jours. Il est vrai, concède Micheline Lachance, que ces religieuses avaient les préjugés de leur temps, qu’elles trempaient dans la religion et que la hiérarchie de l’Église était leur maître à penser, mais elles ont tout de même fait énormément pour aider ces femmes, leur donnant souvent jusqu’à leur chemise.»

Une recherche acharnée
Dans sa recherche, qui lui a pris, dit-elle, «un temps infini», Micheline Lachance a découvert une foule d’anecdotes qui témoignent de la grande bonté des religieuses: «Souvent, elles allaient jusqu’à contourner les règles qui imposaient un nombre maximal de pensionnaires parmi les accouchées, cachant une fille qui était de trop et dissimulant son petit lit pendant la visite de l’aumônier. Par contre, précise-t-elle, il est vrai qu’elles n’étaient pas toujours tendres, qu’elles semonçaient ces filles et que si l’une d’entre elles pleurait de douleur dans l’enfantement, les sœurs pensaient qu’elle se repentait de ses pêchés! Que voulez-vous, elles étaient de leur temps!»

Rose, même si elle quitte le giron des sœurs de la Miséricorde, gardera toujours un lien fort avec celles qui ont entouré son enfance du mieux qu’elles ont pu. Mais elle est aussi pleinement la créature de l’écrivaine, soit une jeune femme qui fleure bon le monde moderne, un monde qu’elle prendra à bras-
le-corps. Petite Jane Eyre québécoise, elle se fera dame de compagnie, voyagera vers le Vieux Continent, connaîtra l’aventure, avec toujours en tête sa quête, relancée sans cesse par le destin. Et puis, il y
aura l’amour.

Micheline Lachance n’avait plus rien à prouver comme auteure de fresques solidement étayées. Son Montréal est évoqué de façon particulièrement vivante, on croit presque pouvoir en toucher les vieilles pierres si l’on tend seulement la main. Mais l’on découvre aussi le potentiel romanesque de cette femme de sentiment qu’elle est clairement. Sa Rose, par petits coups de plume, sans avoir l’air d’y toucher, devient notre enfant adoptée, notre cause à nous, notre enfant perdue, déterminée et sensible: notre capacité individuelle de dépassement.


Bibliographie :
Les filles tombées, Québec Amérique, coll. Tous Continents, 438 p., 27,95$
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