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Mauricio Segura : Glamour fou

Mauricio Segura : Glamour fou

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 15/06/2003
Dans le merveilleux monde de la mode, on devient très vite dépassé. C’est le cas de Nayla et Johnny, un couple de mannequins forcés de se recycler en agents de recrutement de nouveaux visages, de nouveaux corps, en chasseurs de « chair fraîche » pour le monstre anthropophage et cruel qu’est leur milieu. Œuvre insolite et par moments insolente, où l’érotisme cru se conjugue à l’onirisme, Bouche-à-bouche se situe aux antipodes de Côte-des-nègres, le roman de mœurs réaliste qui nous avait révélé Mauricio Segura.
Si l’on croit un cliché qui a la couenne dure, un premier roman s’abreuve à des sources autobiographiques et ce n’est qu’au deuxième que l’écrivain prend son envol. Cela s’est-il passé ainsi pour vous ?

Tout à fait. Je dois avouer que mon premier roman était presque un témoignage — même si je n’aime pas beaucoup ce terme. Pour l’écrire, je me suis inspiré de mes souvenirs, et aussi d’études sociologiques. Bouche-à-bouche n’a rien à voir avec ma vie, je ne connais pas le monde de la mode. Après la parution de Côte-des-nègres, j’ai vécu deux ans en France où j’ai fait la connaissance d’un couple de mannequins. Et j’ai fabulé autour de ce qu’ils m’ont conté de leur milieu.

Qu’est-ce que ça change, de s’inspirer de l’expérience d’autrui plutôt que de la sienne ?

Je crois que ça crée une plus grande distance. On peut réfléchir davantage. J’ai pris plus de recul, je me suis senti libre d’explorer le domaine des idées, ce dont je n’avais pas été capable dans le roman précédent. Je n’ai jamais été à proprement parler fasciné par le milieu de la mode; je le trouvais superficiel, peuplé d’opportunistes et assez peu intéressant… Mais je n’ai pas tant écrit sur ce milieu que je l’ai pris comme un microcosme très représentatif de certaines tendances dans notre société obsédée par les plaisirs éphémères.

Mais à quoi la fascination des nos contemporains pour les top models tient-elle ?

À mon avis, ce qui intéresse le public, c’est le vedettariat, la richesse, les voyages, une vie nomade, une vie qui semble libre et surtout libertine. Je me suis penché sur les fictions qui avaient été écrites sur le milieu de la mode et je me suis rendu compte que ce sont souvent des satires ; la satire, on le sait, porte un jugement sur les personnages. Dans une version antérieure, j’avais moi-même pris ce ton satirique, je jugeais sévèrement Nayla et Johnny. Je me suis efforcé de corriger cet aspect, de rendre le livre plus subjectif. Dans mon roman, les pensées et sentiments de mes personnages sont devenus plus importants que mon opinion sur eux.

Faut-il voir ce monde de liberté, livré aux plaisirs éphémères, comme représentatif de cet idéal de la société des loisirs qu’on nous promettait pour le XXIe siècle ?

Selon moi, la société des loisirs est devenue une sorte de cauchemar climatisé, pour reprendre le mot de Miller. Qu’est-ce que ce monde a à offrir aux jeunes ? Les jeunes d’aujourd’hui sont obnubilés par la beauté, le fric, le vedettariat. Mais c’est une machine qui tourne à vide moralement.

Nayla et Johnny me sont apparus comme des figures tragiques, au sens où on l’entend dans la littérature antique, des héros qui se brûlent les ailes et tombent après s’être élevés au-dessus de leur condition…

C’est un aspect qui est très important pour moi. Ce n’est pas pour rien que j’ai placé en exergue cette citation de William Faulkner, un auteur que j’aime beaucoup et que je relisais justement tandis que j’écrivais Bouche-à-bouche. Chez Faulkner, il y a la présence très forte de ce sentiment de fatalisme. Mon roman emprunte la structure d’une tragédie antique, c’est vrai, je m’en suis rendu compte en cours d’écriture. Les références à Homère, à Épicure sont venues ensuite.

À le lire, on déduit qu’on ne peut axer toute une existence autour du désir et du plaisir…

C’est un peu ça, mon propos. Les codes de conduite, les valeurs, la norme comportementale sont en train de changer. En écrivant ce roman, j’essayais de comprendre cela — puisque je suis un peu confus moi-même. J’ai l’impression qu’en prenant de plus en plus d’importance dans nos vies, l’Internet, le virtuel et toutes les autres formes de simulacres ont modifié nos valeurs encore plus profondément qu’on le croit. C’est là un des aspects les plus importants du roman, ce qui explique le désarroi de Nayla, qui cherche tant à changer de peau, qui n’a plus une idée claire de ce que sont le Bien et le Mal, qui est devenue complètement cynique.

Dans un pareil univers, principalement axé autour du désir, du plaisir et d’une sorte de ludisme cruel, l’amour est-il même seulement envisageable ?

C’est une autre question que pose mon roman et à laquelle il répond par la négative ou presque. L’amour me semble difficilement possible, dans un univers livré aux lois de la compétitivité, aux lois du marché. Les amitiés, même celles de longue date, sont remises en cause dans un tel monde. Au fond, mes personnages évoluent dans une sorte de vide qui est désolant, mais que je tenais à décrire.

Ce n’est certainement pas par hasard si vous faites dans le roman un clin d’œil aux Liaisons dangereuses, étant donné les thèmes explorés ici…

C’est un clin d’œil au lecteur, une manière de lui dire : « l’histoire que vous allez lire, vous l’avez déjà lue. » Un peu naïvement, j’avais tenté dans Côte-des-nègres de trouver de nouvelles histoires, des nouvelles structures pour finalement réaliser qu’on finit toujours par retomber dans les archétypes. Au lieu d’essayer un peu vainement de fonder de nouveaux récits, j’ai préféré m’inspirer de la structure d’une œuvre modèle. Et c’est pourquoi on peut voir Bouche-à-bouche comme une relecture des Liaisons dangereuses.

En ce qui concerne la sensualité, l’érotisme, pensez-vous que votre livre puisse choquer certains lecteurs ? L’avez-vous envisagé, voire cherché ?

Loin de moi l’idée de choquer. Je ne saurais même pas dire ce qui est encore choquant, aujourd’hui. J’ai campé ici un univers assez tordu. Et au début, mes scènes érotiques étaient assez sages, assez conventionnelles. C’est au fil des réécritures que j’en suis arrivé à donner ce climat tordu aux ébats sexuels. Je recherchais l’étrangeté, l’inconfort. Je ne voulais pas de cet érotisme confortable, qu’on retrouve chez des écrivains jouissifs comme Miller. Je voulais créer un certain malaise avec les évocations de la bisexualité, des pratiques sadomasochiste, tout ça pour accentuer le caractère fantasmatique, onirique de mon livre.
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