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Gilles Archambault: La raison du plus faible

Gilles Archambault: La raison du plus faible

Par Catherine Lachaussée, publié le 22/10/2007
Que ressent-on exactement en sortant du dernier roman de Gilles Archambault, Les Rives prochaines… De l’étonnement? De la surprise? Plutôt une légère mélancolie, un sentiment doux et paisible, avec cette impression d’avoir parcouru un chemin d’autant plus familier qu’on aura souvent lu ses livres. «J’ai toujours écrit le même livre, constate-t-il. C’est à peu près comme un dentiste qui fait une opération sur une dent. Il creuse… il enlève une partie: s’il fait un plombage, il en ajoute d’autres. C’est toujours à refaire.» Dans ses livres amoureusement retissés, les personnages ont fini par gagner cette densité qui les rend si vrais à nos yeux. Leurs sentiments sonnent d’autant plus juste qu’ils semblent se mouvoir sans faire de bruit.
Pour Archambault, qui a signé 29 livres depuis 1963, Les Rives prochaines est né avant tout d’un besoin irrépressible d’écrire: «Quand je n’en peux plus de ne pas écrire, j’écris. Je décris des ambiances, des personnages, mais en réalité, ça accompagne ma vie. C’est à peu près comme si comme si je tenais un journal intime: je suis porté à décrire des situations et des personnages avec qui je ne détesterais pas passer une soirée.»

C’est en marchant dans le Vieux-Montréal, où il est revenu s’installer avec bonheur il y a deux ans et demie, que Gilles Archambault a imaginé le personnage central de son dernier livre: «un homme d’un certain âge qui, comme moi, aurait passé à vie à aimer ou à chercher à aimer.» Arpentant la Place d’Youville, tournant le coin des rues Saint-Pierre ou Notre-Dame, Marcel tente de rattraper le temps perdu auprès de son fils, après avoir vécu une vie de cigale et souvent séduit. Au hasard des rues, il va rencontrer une ancienne collègue, Marie-Ange, passée de la coupe de son père à celle d’amants inintéressants. Marie-Ange deviendra pour Marcel l’épaule et l’âme sœur qu’il recherche, une sorte de soleil autour duquel gravitent d’autres esseulés: Marin, le fils comédien, qui sabote sa carrière en rêvant d’une ancienne flamme… et aussi Denise, l’amante généreuse et Victor, l’écrivain raté.

Réflexions mélancoliques
D’un chapitre à l’autre, parfois même d’un paragraphe à l’autre, Archambault fait entendre la voix intérieure de chacun. Mais si le point de vue change, la musique reste la même: destins incertains, parcours inachevés, amours hésitantes… Les personnages d’Archambault ne sont pas de la race des gagnants, parce que ce qu’il aime avant tout, ce sont leurs faiblesses: «Ça me blesse toujours quand on n’aime pas mes personnages. Moi, je ne crois qu’aux faibles. Je ne fais pas confiance aux forts dans la vie. D’après moi, un être humain le moindrement sensible sait qu’il est un raté, parce qu’il sait bien qu’il ne pourra jamais atteindre les rêves, les idéaux qu’il a eus.»

Même si les batailles sont loin d’être gagnées pour les personnages d’Archambault, on trouve énormément de réconfort à les voir s’aimer, se rapprocher. Quand vient le temps de séduire, leurs doutes sur le temps qui passe sont les mêmes que les nôtres. Comme sur la mort, qui peut frapper au moment où on s’y attend le moins: «Je n’ai jamais compris qu’on ne soit pas obsédé par l’idée de vieillir, déclare Archambault. Il me semble que l’être humain est appelé à une sorte d’éternité, et fatalement, il doit s’apercevoir que l’éternité ne viendra jamais.» Mais il y a l’amour aussi. Peut-être le plus grand moteur qui soit, à ses yeux: «Une des raisons de continuer à vivre, c’est la différence entre les sexes. Il y a là un mystère que même l’homme le plus amateur de femmes au monde ne parviendra jamais à élucider.»

Pourtant, si Marie-Ange et Marcel attendrissent, dans ce ballet feutré qui les rapproche insensiblement l’un de l’autre tout au long du roman, l’amour de Marcel pour son fils émeut plus encore, tant il semble fondamental. On sent qu’Archambault touche là un des thèmes qui lui tiennent le plus à cœur: parce que plus que tout au monde, plus que n’importe quelle œuvre, ce qui nous survit, ce sont les enfants.

Il n’y a pas que les sentiments qui sonnent juste dans Les Rives prochaines. Il y aussi cette humanité des personnages, empreinte d’une certaine tristesse. Chez Archambault, le bonheur est fugace, il n’existe qu’à l’état de petits moments à saisir. Héritage d’une enfance lointaine? «Je ne crois pas avoir eu une enfance heureuse. Je pleurais tout le temps, raconte l’auteur. Quand j’avais 50 ans, ma mère m’a dit comment elle avait tout fait pour se faire avorter, parce qu’elle était tombée enceinte à 18 ans. Quand elle m’a raconté ça, j’étais comme en face de la confirmation de mon sentiment profond d’absurdité envers la vie.»

«La vie n’est pas qu’une couillonnade…»
Pourquoi écrit-on, sinon pour comprendre ce qui nous lie à la vie, et pour recevoir enfin d’autrui l’approbation qu’on a tant cherchée? «C’est l’insatisfaction qui fait écrire, pense Archambault. Si vous êtes un homme de 30 ans, que vous avez 15 millions à la banque, que vous faites partie d’une grande famille, vous n’allez pas vous mettre à écrire des livres, parce que vous regorgez de possessions et de satisfaction. Écrire un livre, c’est une sorte de demande. On veut être aimé. Et on voudrait l’être pour les bonnes raisons. Si un imbécile me dit qu’il a beaucoup aimé mon livre, c’est mieux qu’une gifle, mais ça s’arrête là. Mais si une personne me dit avoir aimé mon livre pour des raisons qui me semblent importantes, là, je suis ému à n’en plus finir.»

Complexe, Gilles Archambault l’est certainement. Comme ses livres, qu’il décrit comme des petits mondes où il cherche à comprendre sa place dans ce grand monde qui est le nôtre… Comme la vie, qu’il voit parfois, à l’exemple de Marie-Ange, comme «une blague monumentale»… Mais pas tout le temps: «La vie est parfois une couillonnade, admet-il, mais c’est l’amour qui vient tout changer. Faites-moi parler de mes enfants, et vous allez vite voir que pour moi, la vie n’est pas que cela. Ce qui est une couillonnade, c’est qu’on passe sa vie à aimer de belles choses, et qu’on devra un jour les quitter.»


Bibliographie :
Les Rives prochaines, Gilles Archambault, Boréal, 192 p., 19,95$
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