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David Homel: Entre l’absurde et le tragique

David Homel: Entre l’absurde et le tragique

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 01/12/2002
À Belgrade, Aleksandar travaille comme psychiatre auprès de soldats traumatisés par les exactions qu’ils ont commises pendant la guerre civile. Il ne tarde cependant pas à découvrir que ses séances de thérapie sont surveillées par les autorités, qui cherchent à identifier les éventuels dissidents. Dégoûté, il trouve momentanément le réconfort auprès d’une patiente, Tania, avec qui il aura une aventure extraconjugale. S’inspirant d’elle, il publiera une étude de cas doublée d’un réquisitoire subversif qui lui vaudra d’être mis au ban par l’État. Dans ce cinquième roman, L’Analyste, David Homel raconte avec la plume incisive et la tendre ironie qu’on lui connaît une histoire sur la folie et la guerre, sur la folie de la guerre.
Votre héros est à la fois psychiatre et écrivain, une association qui me semble aller de soi ; mais qu’est-ce qui vous intéressait dans ce cumul ?

Au fond, ça m’est venu à cause de la relation entre le pouvoir politique et la psychiatrie. Ici, à Montréal, on a eu les expériences du docteur Cameron avec le LSD au profit de la CIA. En Yougoslavie, il y avait ce type, Karadjic, que j’évoque dans le livre : il a été le leader des Serbes de Bosnie pendant longtemps ; c’était au départ un psychiatre formé aux États-Unis, mais surtout un criminel de guerre. Cela dit, mon personnage devient écrivain un peu malgré lui ; il décide d’écrire un cas d’étude, ce qui en soi n’est pas rare - dans le livre, je cite des cas d’études célèbres, de Sigmund Freud à Oliver Sachs - mais il fait de ce livre sa vengeance contre l’État devant lequel il ne peut rien d’autre.

La Serbie, Belgrade : sont-ce des endroits que vous connaissez bien ?

Oui, pour y avoir été souvent, et presque toujours à des moments critiques. Mon lien avec la Yougoslavie ? Je l’ai inventé, en quelque sorte. À la fin de 1998, je venais de terminer L’Évangile selon Sabbitha et je travaillais sur un scénario de film ; j’ai eu l’idée d’écrire un livre à propos d’un type qui ne pouvait s’empêcher de dire des plaisanteries, qu’on accuserait, comme on l’a déjà fait dans mon cas, de manquer de sens tragique des choses. Ce type de personnage m’intéressait dans la mesure où il évoluerait dans un contexte où absolument tout serait dramatique. Et dans l’histoire récente, les premières tragédies qui me sont venues à l’esprit, ce sont les guerres civiles en ex-Yougoslavie. En lisant les journaux comme tout le monde, en voyant des films comme Welcome to Sarajevo, j’ai compris que les Serbes étaient les méchants, qu’ils étaient tous des bouchers, et que les autres étaient tous des victimes innocentes.

Ce n’est de toute évidence pas votre avis…

C’est plus fort que moi : quand je fais face à une telle unanimité, je me mets à douter. Et puis, à l’époque, tous les écrivains, journalistes et intellectuels occidentaux allaient à Sarajevo - Susan Sontag, pour n’en nommer qu’un exemple, s’y est rendue pour redorer son blason (elle a d’ailleurs dédié son dernier ouvrage au peuple de Sarajevo, ce qui est assez racoleur). Puisque tout le monde optait pour la Bosnie, j’ai préféré aller voir du côté de Belgrade, où il n’y avait aucun de ces "étrangers professionnels".

À la lecture du roman, on a l’impression que voilà un pays où tout est faux, à commencer par les mensonges...

Depuis quelque temps, on sait bien que les informations télévisées ne sont pas forcément vraies. Prenez cette histoire d’Irakiens qui auraient débranché les incubateurs dans lesquels se trouvaient des bébés koweïtiens à Koweït City : c’est un mensonge éhonté. L’attaque des forces du Vietnam du Nord sur les bateaux américains dans le Golfe de Tonkin, qui a servi de prétexte à l’intervention américaine là-bas, n’a jamais eu lieu non plus. Pareil pour le massacre des Albanais dans ce village du Kosovo qui a justifié les bombardements ! C’est effarant, le nombre de mensonges qu’on fait circuler simplement pour cautionner nos actions individuelles et collectives. Voilà pourquoi il m’intriguait tant, ce pays de monstres et de démons où l’on n’avait pas le droit d’aller, où l’on n’avait même pas le droit d’envoyer un livre à cause de l’embargo. Imaginez le sort des gens qui militaient contre Milosevic, doublement condamnés par les autorités de leur gouvernement parce qu’ils s’y opposaient, et par le reste du monde parce qu’ils étaient serbes.

Faut-il, comme Aleksandar, voir comme un emblème de ce pays ce personnage inoubliable, Tania, qui s’entête à porter sa veste pare-balles en tout temps et en tout lieu, y compris pendant qu’elle fait l’amour ?

Tout à fait. Je ne voudrais pas révéler trop de détails sur la fin du livre, qui présente tout de même de manière délibérée un aspect de thriller. Mais il est clair que sa lubie, qui fait d’elle le cas d’étude sur lequel Aleksandar écrira, est reliée à son travail de médecin légiste : Tania était chargée d’identifier les cadavres des victimes de la guerre civile. Pendant mon séjour là-bas, j’ai rencontré un type dont c’était le travail. Et je me souviens de m’être dit : "Si un pareil conflit devait éclater à Montréal, qui donc pourrait, à l’examen de cadavres, distinguer les francophones des anglophones ? Qui est qui dans une société mixte ?".

Étant donné la réflexion à propos des conséquences de la guerre sur la vie quotidienne que propose votre roman, on n’est pas étonné que vous y évoquiez Guerre et paix. Mais quel est votre regard sur ce livre ?

Guerre et paix est une figure obligée, c’est juste. Mais, si je puis vous faire un aveu terrible : je ne connais pas très bien Guerre et paix, j’y ai fait allusion simplement en raison de ce qu’il représente. En fait, s’il y a une œuvre de la littérature russe qui me parle plus, qui me semble davantage pertinente, c’est celle de Dostoïevski, qui m’a beaucoup plus marqué - Notes du souterrain, Les Possédés, Les Frères Karamazov, et le reste -, en particulier à cause de tout le questionnement sur la souffrance individuelle, sur le tourment psychologique. Au fond, la réflexion de Dostoïevski précède les travaux de Freud et de ses confrères. Et puis, ce qui me fascine aussi, c’est la position des artistes et des intellectuels à l’égard de la politique de leur pays, de leur responsabilité de citoyens. Autrement dit, si tu vis dans un État dont les autorités commettent des actes répréhensibles, comment réagiras-tu ? C’est une question fondamentale, je crois, à laquelle le romancier se voit de plus en plus confronté et se doit de répondre.

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