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R. J. Ellory: l’écrivain ambitieux

R. J. Ellory: l’écrivain ambitieux

Par Florence Meney, publié le 21/06/2010
L’auteur britannique R.J. Ellory était à Montréal afin d’y recevoir le Prix des libraires du Québec 2010 pour le meilleur roman étranger avec Vendetta. On vit à une époque formidable: c’est par l’entremise de Facebook que s’est effectué le premier contact avec R.J. Ellory. Ainsi, avant même de me trouver face à l’auteur du best-seller Vendetta et de l’incroyable Seul le silence, son premier roman publié en français (Sonatine, 2008), d’agréables échanges électroniques ont eu lieu («Je viens chez vous la semaine prochaine. Très hâte»). R.J. Ellory, loin du cliché de l’écrivain solitaire, s’est révélé un individu foncièrement sociable adorant le contact avec ses lecteurs, qui le lui rendent bien.
En personne, l’homme, l’oeil bleu et la barbe rousse, est conforme à son image sur Facebook. En tournée à Montréal en ce début de mai frigorifiant (une première visite pour lui), il disserte avec jovialité sur la littérature, disant ne pas comprendre les écrivains qui fuient leur public: «On dira ce que l’on voudra, mais un écrivain travaille avant tout pour être lu, et j’ai bien du mal avec ceux qui n’aiment pas l’humanité.» Pour lui, Internet et ses réseaux sociaux constituent un débouché naturel à ce besoin de parler livres et littérature avec d’autres passionnés, et un outil de choix pour communiquer, car «il faut se rappeler que quand on est écrivain, on est très solitaire, on passe la moitié de son temps seul, et que cela peut finir par peser», convient-il.

Originaire de Birmingham, Ellory, qui est également musicien, est fascinant tant en raison de ses idées foisonnantes et de sa culture que de sa faconde et de son attachante personnalité. Il est un «coureur de fond» de l’écriture au parcours hors de l’ordinaire, dont on sent clairement que le destin a façonné l’oeuvre. La jeunesse de R.J. Ellory est en effet marquée par la perte et le manque de stabilité: orphelin d’une mère artiste à 7 ans (il ne connaîtra jamais son père), il passe son enfance en pension puis est brièvement recueilli par sa grand-mère, qui meurt brutalement d’une crise cardiaque. Le jeune homme purge un peu plus tard une courte peine de prison pour braconnage avant de rentrer dans le rang, tout en conservant son esprit fondamentalement original et débridé.

Une discipline de fer
«Être ou ne pas être un écrivain ne fut jamais un choix, cela s’imposa à moi», confie R.J. Ellory, qui rédige sa première fiction dans la vingtaine, inspiré au premier chef par Truman Capote et son De sang-froid, qu’il a lu cinq fois de suite avant de se mettre à la tâche. Entre 1987 et 1993, R.J. Ellory a produit vingt-deux livres qui, victimes de refus répétés de la part des éditeurs, dorment encore dans ses cartons. «J’ai comme écrit d’un trait, tout à la main, avec une espèce de frénésie», se rappelle-t-il. Lui qui situe toutes ses intrigues en Amérique («quel est l’intérêt de la facilité, qui consiste à parler de ce que l’on connaît intimement?»), raconte en riant avoir commencé par envoyer ses manuscrits à des éditeurs britanniques, «qui [lui] disaient ne pouvoir vendre des livres écrits par un Britannique, mais situés en Amérique». Se tournant ensuite vainement vers les maisons d’édition américaines, il reçoit comme commentaire qu’on ne pouvait vendre aux États-Unis des romans américains écrits par un Anglais. «J’ai essuyé tellement d’échecs, se rappelle R.J. Ellory, que j’ai arrêté d’écrire pendant huit ans.» Mais l’appel du stylo fut plus fort que tout pour ce créatif invétéré, qui a un jour réalisé que c’était vraiment la seule chose qu’il voulait faire dans la vie.

Discipline et travail sont les mots d’ordre de l’écrivain, qui «pond» un roman en quatre mois environ et se donne comme objectif mensuel de coucher sur papier 40 000 mots. Ses romans parlent de crime et de mafia, d’une Amérique déchirée entre le mal et la volonté de quelques individus intègres de faire le bien. De ce qui fait basculer un être ou toute une collectivité dans la violence et l’intolérance, comme dans le magistral Seul le silence, un thriller lyrique, poignant, situé dans l’Amérique rurale profonde sur fond de Deuxième Guerre mondiale.

Des êtres ordinaires dans des situations extraordinaires
R.J. Ellory publiera de nouveaux romans en 2011 et 2012, tandis qu’à la rentrée littéraire d’automne paraîtra dans la langue de Molière et toujours chez Sonatine, Les anonymes. Au centre de ses histoires se trouvent des êtres ordinaires confrontés à des situations extraordinaires, par exemple un policier que tout le monde croit bon, mais qui est foncièrement corrompu jusqu’à la moelle. Vendetta, par exemple, nous présente des enquêteurs dont on ne sait s’ils incarnent la loi ou le mal pur. Dans ce roman poignant, la fille du gouverneur de l’État de Louisiane est enlevée en plein coeur de la Nouvelle-Orléans. Son garde du corps, quant à lui, est sauvagement assassiné. Situé un an après le désastreux passage de l’ouragan Katrina, Vendetta propose un portrait vivant mais désespérant de la face sombre de cette ville: «Comme écrivain, si tu places un individu en situation de meurtre, de vol, de kidnapping ou de n’importe quel événement extrêmement traumatisant, cela te donne la possibilité d’écrire sur un spectre beaucoup plus large d’émotions humaines plutôt qu’un champ plus limité comme une histoire d’amour. Le crime ouvre la porte vers le deuil, la perte, la terreur, la peur et l’anxiété, la douleur, la joie extrême, l’attente, l’expectative et les questions qui vont avec: “Qui suis-je?” et “Comment estce que je réagis dans cette situation?”»

On l’a dit, des oeuvres comme Vendetta et Seul le silence sont difficiles à ranger dans la simple catégorie du roman noir. R.J. Ellory a des idées très claires sur son objectif en écriture et sa vision des types de livres, qu’il divise en trois groupes: «En premier lieu, on trouve l’intrigue policière conventionnelle, par exemple chez Harlan Coben et Michael Connelly. Ils sont intéressants, vous les lisez, il y a un “hameçon” au premier chapitre, un suspense… et un “dénouement”. Mais trois semaines plus tard, vous ne vous en souvenez pas. C’est parce que la langue est bonne, mais pas spéciale, pas axée sur le poétique, le lyrique.»

Dans la seconde catégorie, il place des écrivains comme Annie Proulx et William Faulkner et, bien entendu, Capote: «Dans leurs livres, il n’y a ni histoire ni suspense, juste la vie de quelqu’un. Mais la langue est tellement belle, cela vous fait pleurer. Vous prenez le livre, vous le lisez et vous oubliez vos enfants à l’école, vous oubliez de faire le souper. Il faut vous forcer à poser le livre et à le fermer, car si vous ne le posez pas, vous allez le finir, et vous n’en aurez plus pour le lendemain. C’est juste la langue, la poésie.»

R.J. Ellory vise en fait à écrire une troisième sorte de livre, qui résulterait de la fusion des deux premiers: «C’est le livre qui peut atteindre ces deux objectifs. Il y en a très peu et ils sont à la ligne de partage des eaux, entre la volonté féroce de connaître la fin, ce qui se passe du côté de l’intrigue, et l’idée que je dois le lire très lentement, savourer chaque mot.» Pour lui, Rebecca de Daphné du Maurier ou De sang-froid comptent parmi ces perles rares. «À Dubaï, on m’a demandé: “Comment définissez-vous un classique?” J’ai dit: “Un livre si fascinant qu’on ne peut le lire assez vite, mais écrit si magnifiquement qu’on ne peut le lire assez lentement.”»

Écrire ce classique, telle est son ambition. Avec un grand rire, le regard limpide, il conclut: «Si j’y parviens un jour, j’arrêterai d’écrire.»




Bibliographie :
Vendetta, Sonatine, 500 p. | 34,95$ Seul le Silence, Sonatine, 502 p. | 31,95$, Également offert au Livre de Poche (608 p. 13,95$)
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