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Jean-Jaqcues Pelletier : La parole est d’argent

Jean-Jaqcues Pelletier : La parole est d’argent

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 10/11/2002
Avec ses pavés aux intrigues kaléidoscopiques et au suspense haletant, Jean-Jacques Pelletier s’est imposé comme le maître in excelsis du thriller québécois. Ce printemps, le romancier de Lévis frappe fort avec les deux imposants tomes du deuxième volet des «Gestionnaires de l’Apocalypse», sa monumentale tétralogie sur la mondialisation des mafias amorcée avec La chair disparue. Roman sur la manipulation des individus et les stratégies de blanchiment des fonds, L’argent du monde met encore une fois en scène les agents de l’Institut et les machiavéliques ennemis du Consortium, engagés dans une lutte dont l’un des enjeux est le contrôle des institutions financières québécoises, rien de moins.
A-t-on raison de craindre la mondialisation ? Le portrait que vous en dressez dans vos thrillers d’espionnage est tout de même assez cauchemardesque…

L’ennui, quand on parle de mondialisation, c’est qu’on confond tout. D’abord, il y a le processus d’intégration globale de la planète qui, je crois, est inévitable. Il existe cependant deux problèmes. L’un n’est pas différent de celui que l’on avait avant le début du processus : plus l’ensemble de la richesse appartient à un nombre restreint de personnes, plus le reste de la planète s’appauvrit. L’autre problème est de nature sociale, dans la mesure où cette mondialisation a comme effet de dissoudre toutes les appartenances et les milieux d’appartenance locaux. Et là, je ne parle même pas de la mondialisation produite par le crime organisé qui, elle, nous cause d’autres types de problèmes en termeS de protection de la société.


Qu’est-ce qui distingue votre Leonidas Fogg et ses associés du Consortium des ténors de l’hypercapitalisme transnational de la réalité ?

Jusqu’à preuve du contraire, il existe encore dans les firmes transnationales un respect des lois et de la légalité, un minimum de principes qui font défaut aux mafias. En pratique, le plus inquiétant, c’est l’infiltration de ces firmes par les mafias. En 1998, on a découvert qu’YBM-Magnex International, une compagnie informatique torontoise, était dirigée par Semion Yukovitch Mogielevitch, un parrain des mafias soviétiques impliqué dans la prostitution, le trafic d’armes et de stupéfiants. Imaginez : il siégeait AU même conseil d’administration qu’un ex-premier ministre ontarien ! Cette situation a créé beaucoup de remous et de malaises. Même des entreprises très légitimes ne sont pas à l’abri d’une prise de contrôle soit financière, soit par l’intimidation de ses individus-clés, technique à laquelle nous sommes encore peu habitués. On trouve normal que des banquiers se fassent assassiner en Russie ou dans un film hollywoodien mais on devient plus inquiets quand l’horreur nous rejoint dans notre quotidien. La réalité n’a plus rien à voir avec les images romantiques du Parrain… Désormais, les mafias tuent avant de commencer la discussion. Cette logique de l’intimidation assaille les fondements mêmes de notre société, à une époque où l’isolement est de plus en plus répandu et les appartenances de plus en plus rares.

Le cinéma populaire nous a en effet imposé un certain nombre de poncifs, dont l’opposition manichéenne entre les régimes capitaliste et communiste. Doit-on attribuer à l’effritement du bloc communiste l’essor des mafias transnationales, qu’on pourrait voir comme des émanations de l’hypercapitalisme?

Ce qui s’est écroulé, c’est la croyance aux solutions. Depuis, la gauche est devenue porteuse d’un ensemble de principes plutôt que de solutions toutes faites. La tendance à la glorification ou à la démonisation absolue, soit du capitalisme, soit du socialisme (tel que pratiquéS dans les pays qui s’en réclamaient), n’est plus valide. Finie l’époque où, de chaque côté du Rideau de fer, se trouvaient des camps ancrés dans leurs certitudes et qui utilisaient l’autre comme repoussoir pour contrôler la population interne. Au fond, nous sommes une espèce jeune et nous ne savons pas trop comment faire face à cette planétarisation. Dans bien des cas, la littérature a servi d’instrument pour apprivoiser les nouveaux problèmes causés par le développement social. Le roman est un cadre sécurisant pour explorer des problèmes, dans la mesure où il est construit avec ses acteurs et ses enjeux clairement identifiés, et que le déroulement de l’histoire est dirigé par l’auteur.

Malgré tout l’humour, tout l’art de conteur déployés dans L’argent du monde, les situations où sont plongés vos personnages semblent sans issue. D’autant plus que, dans la réalité, nous ne disposons par d’un Institut pour sauvegarder nos valeurs…

Effectivement, la vie n’est pas comme dans les films d’Hollywood. Les œuvres d’art, dont les romans, peuvent indiquer des voies, des façons d’être. Et elles ont le mérite de poser des questions, d’attirer l’attention. Mais, vous savez, c’est dans la vie quotidienne que l’on règle ses problèmes. Aucun roman ne saurait apporter toutes les réponses…

Dans les deux premiers volets des " Gestionnaires de l’Apocalypse " revient toujours la question fondamentale du contrôle et de la manipulation de l’information…

Dans mes romans, le lecteur est placé dans la même situation que dans la vie. Dans la réalité, l’univers est livré en pièces détachées, on reçoit des bribes d’information de tous côtés : il faut faire des liens, des recoupements. Dans un roman, les morceaux ont été choisis et recomposés dans un cadre sécurisant. La chair disparue abordait la manipulation corporelle, l’instrumentation du corps ; L’argent du monde traite de la manipulation financière en surface et de la manipulation des individus, plus globalement. Le troisième volet se concentrera sur la manipulation des esprits, de tout ce qui peut provoquer des comportements de troupeaux : la religion, les idéologies politiques, les médias, bref, ces outils de survie collective qui peuvent également devenir l’outil de notre destruction, si les mauvaises personnes s’en emparent à des fins de manipulation. En ce sens, si l’on perçoit la mondialisation comme un simple processus de gestion économique alors qu’il y a des vies en jeu, on ne pose pas le vrai problème. La mondialisation qui se négocie actuellement ne propose pas de projets clairs. Pire encore, tout se décide à huis clos. C’est assez absurde que des décisions qui nous affecteront collectivement se prennent en milieu fermé ; que dans un monde que l’on voudrait de plus en globalisé, les individus sont de plus en plus atomisés.
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