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Littérature étrangère

Le libraire - Numéro 77
Patrick deWitt: Le nouveau western

Patrick deWitt: Le nouveau western

Par Dominic Tardif, publié le 11/06/2013

Patrick deWitt triture les archétypes du western classique dans Les frères Sisters, plus récent récipiendaire du Prix des libraires, catégorie roman hors Québec. Enfilez vos santiags et sortez votre cravache pour une chevauchée en compagnie d’une paire de mercenaires évoquant autant John Wayne et Dean Martin que Laurel et Hardy.

Croyez aux muses tant que vous voulez, les meilleurs livres naissent parfois sans cérémonie, parce qu’un auteur a besoin de matière à se mettre sous la main. Prenez Patrick deWitt qui, avec son premier roman Ablutions (Actes Sud), moissonne en 2009 les prix, les critiques élogieuses et les lecteurs enthousiastes. Voilà notre homme propulsé au rang d’écrivain à temps plein, de retour au pied de la pente douce de l’écriture à tenter de se souvenir comment l’escalader, cherchant une première pierre sur laquelle se hisser. « Je me suis mis à fouiller dans mon ordinateur et à relire des débuts de textes plus ou moins étoffés, se rappelle à l’autre bout du fil l’auteur depuis sa résidence de Portland en Oregon. Je suis tombé sur ce bout de dialogue entre deux personnages à cheval qui se chamaillaient à propos d’un sujet sans importance. Il y avait une énergie dans ce dialogue que je voulais creuser. C’est devenu un roman sans que je m’en rende exactement compte. »

Voici donc les frères Sisters, deux hommes de main envoyés par leur commanditaire cueillir la tête d’un certain Hermann Kermit Warm et qui prêtent leur nom à ce deuxième roman de deWitt. L’un d’eux (Eli) affichera une empathie pour son prochain que son emploi du temps ne suppose pas (ce qui ne l’empêche pas de s’acquitter des missions qu’on lui confie avec sérieux), l’autre (Charlie) allongera par terre, armé d’un implacable pragmatisme de tâcheron, tout ce qui se dresse sur son chemin. De ce duo au fort potentiel tragique et comique, Eli, plus philosophe que son rustre frangin, présentait toutes les caractéristiques du parfait narrateur de ce nouveau western, note l’écrivain. « Je ne voudrais pas aller jusqu’à dire qu’Eli est plus intelligent que Charlie, hésite-t-il comme s’il parlait d’un ami, mais il est certainement plus sensible. Si Charlie avait été le narrateur, le livre aurait eu beaucoup moins d’humour, il aurait été beaucoup plus court, beaucoup plus brusque. Eli a une nature introspective, il se pose des questions. »

Charlie eut-il été le narrateur des Frères Sisters que ce roman aurait probablement échoué dans la catégorie des westerns classiques, fait-on valoir à deWitt (qui acquiesce). En confiant les rênes de son récit à Eli, l’auteur pouvait entreprendre de détourner ce genre aussi vieux que l’Amérique en y enchâssant des préoccupations toutes contemporaines servies par des chapitres courts et bien tassés. Une relecture digne de Tarantino, Les frères Sisters correspondant autant au canon western que Pulp Fiction au canon du film de gangsters. « Je crois que le livre a beaucoup bénéficié de mon ignorance du genre, assure le Britano-Colombien d’origine. Je n’ai lu que deux ou trois westerns. Je n’ai aucune idée de ce qui constitue un western classique et je n’ai pas vraiment cherché à le savoir. »

DeWitt aura ainsi pris prétexte de cette longue chevauchée à travers l’Amérique poussiéreuse de la ruée vers l’or pour subvertir le genre en relayant les discussions au long cours, ponctuées de vannes pleines d’esprit, qu’entretiennent les frérots, levant peu à peu le voile sur la relation tortueuse qui les unit depuis le berceau. « Les conversations que nous avons en auto – ou à cheval, dans le cas d’Eli et Charlie – ne sont pas les mêmes que celles que nous avons les deux pieds sur terre. Notre esprit erre davantage, le cours de nos pensées est moins ancré dans le concret », souligne-t-il.

Si les personnages sans foi ni loi des Frères Sisters ne trimballent quand même pas de iPhone dans la poche revolver de leur veste, deWitt n’hésite pas à flirter avec l’anachronisme en se jouant constamment des archétypes, affublant ses personnages d’angoisses et de tourments qui jurent avec l’époque qu’ils traversent. Le bien en chair Eli s’inquiétera par exemple de son embonpoint, une obsession qui ne taraudait certainement pas les cowboys à mine patibulaire des westerns d’autrefois (vous savez, ceux qui avaient pour principal ennemi l’Indien, qui toisaient pendant des heures l’horizon et qui mâchouillaient constamment un brin d’herbe). « Il y a effectivement très peu de place pour la névrose dans le western classique, rigole deWitt. Un tueur qui se questionne sur l’apparence de son corps, ça m’amusait. Il y a donc beaucoup de ce genre de petits anachronismes. J’ai toujours privilégié l’inspiration sur le factuel. »

 

Le boulot chaud

Avec son titre en forme d’oxymore, Les frères Sisters encapsule parfaitement la force de ce livre qui retourne les apparences. Un titre dont a failli se passer le roman, que deWitt envisageait de baptiser autrement. « Je ne peux pas m’en attribuer le mérite, confie-t-il. Je voulais d’abord intituler le livre The Warm Job. Le double sens sexuel de ce titre m’avait échappé jusqu’à ce que les gens du marketing de ma maison d’édition demandent s’il s’agissait d’un livre se déroulant dans un salon de massage. Le titre devenait soudainement très problématique, on ne voulait pas que les libraires le classent dans le rayon pornographie. Mon agent, mon éditeur américain Lee Boudreaux et moi avons longtemps cogité. Le livre était prêt et nous n’avions pas de titre. Excédé, Lee a lancé : “Peut-on simplement l’appeler The Sisters Brothers et reprendre nos vies?” Sous le coup de la fatigue, sans y penser et sans réaliser que c’était parfait, j’ai accepté. Je ne crois pas que nous nous parlerions présentement si j’avais gardé The Warm Job. »

Alors que les droits d’adaptation cinématographique des Frères Sisters ont été vendus à la compagnie de production de l’acteur John C. Reilly, qui présente le physique idéal pour incarner Eli-le-dodu, nous proclamons Patrick deWitt directeur de casting et lui demandons de choisir l’interprète de Charlie? « Je verrais bien Sean Penn ou Viggo Mortensen », tranche-t-il. À suivre, dans un cinéma près de chez vous.

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