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Littérature étrangère

Le libraire - Numéro 72
Audur Ava Ólafsdóttir: la polyglotte et le muet

Audur Ava Ólafsdóttir: la polyglotte et le muet

Par Dominic Tardif, publié le 17/10/2012

Elle, fraîchement divorcée, maîtrise onze langues. Lui, petit gamin lesté d’épaisses lunettes, ne parle pas un mot. Les voilà lancés ensemble, pour le meilleur et pour le pire, sur les sombres routes de l’Islande. Audur Ava Ólafsdóttir, auteure du best-seller Rosa candida, nous présente le drôle de duo traversant son deuxième roman traduit en français, L’embellie.

Tout fout le camp pour la narratrice de L’embellie : il y d’abord son mari qui la quitte pour une femme plus jeune avec qui il attend déjà un enfant, puis son amant, épris comme un jouvenceau, qui la poursuit de ses assiduités, puis sa meilleure amie qui lui largue sur les bras son petit garçon sourd et muet. Et pourtant, voici une femme distillant un flegme presque déraisonnable, avançant dans les ronces de son existence avec une invraisemblable légèreté. « J’ai voulu que cette femme soit différente des femmes qu’on croise habituellement dans les romans », se rappelle Audur Ava Ólafsdóttir, écrivaine islandaise révélée en 2010 dans le monde francophone par le best-seller Rosa candida (son premier livre traduit en français, paru cependant en langue d’origine après L’embellie). « J’aime fouiller les zones grises, je ne vois pas la féminité et la masculinité comme des idées fixes. Je me dis souvent en lisant des romans : “Mais je ne connais aucune femme qui, dans la vraie vie, se comporte ou parle comme ça.” Les gens me demandent parfois au sujet des situations que je décris : “Comment savais-tu?” Je me souviens de cette vieille dame dans un salon du livre qui m’a confié, émue, que son ex-mari a continué à venir se doucher chez elle longtemps après leur divorce [comme le mari de la narratrice dans L’embellie]. Elle ne pouvait pas concevoir que j’avais imaginé ça. »

Cette femme qui ne souhaitait rien de plus au monde que de se retrouver seule avec elle-même sur les sombres routes de l’Islande hivernale devra se dépatouiller avec le petit garçon sourd muet, Tumi, que lui confie sa meilleure amie Audur (« Je l’ai nommée ainsi pour détourner l’attention et éviter à tout prix que les gens me confondent avec la narratrice », confie l’écrivaine). Un choc des cultures menace la rencontre entre cet enfant confiné au silence et cette traductrice instruite des moindres subtilités de plusieurs langues (« Sérieusement, tu pourrais comprendre un dromadaire », ironise Audur, le personnage). « J’ai créé ce petit compagnon atypique pour une polyglotte afin de donner une signification à l’histoire autrement qu’en utilisant des mots, explique en anglais au bout du fil Audur, l’auteure (sa maîtrise mal assurée du français la met trop mal à l’aise). Je pense que la parole est surévaluée. Les grandes questions existentielles demeurent insolubles même si on parle toutes les langues. Le langage, ou l’absence de langage, est très important dans ce livre, comme dans Rosa candida, où j’avais créé ce personnage du frère autiste, qui avait néanmoins beaucoup de succès avec les femmes parce qu’il était beau et était capable d’écouter. La parole est un outil puissant scandaleusement mal utilisé. On ne l’utilise pas pour aller à la découverte du monde, on l’utilise trop souvent pour asseoir le pouvoir. »

Malgré la nature éminemment romanesque de cette équipée à travers une Islande méconnue, hors Reykjavik, sur laquelle règne l’oppressante noirceur de novembre, Ólafsdóttir fouille avec attention et sagacité les détails triviaux, presque antiromanesques, de l’existence : remplir des boîtes pour un déménagement, prendre une douche, dormir, etc. « S’il fallait résumer mon esthétique, je dirais que je tente de trouver la poésie que recèlent les gestes du quotidien comme manger, conduire ou faire des courses. Il est possible de trouver dans ces gestes de tous les jours de plus grandes vérités. »

Avec cet esprit pétillant qu’on lui connaît, Ólafsdóttir glisse en appendice à son roman un livre de cuisine regroupant les recettes des quarante-sept plats dont les personnages se régalent (plus ou moins) dans le roman (exemples : cake de Noël aux raisins secs, oie sauvage farcie à la sauce gibier onctueuse, riz au lait très épais accompagné de sucre à la cannelle). « C’est une longue histoire, je me suis dit que mes héros auraient besoin de manger. Il faut prendre soin de ses personnages », lance-t-elle, pince-sans-rire.

Ne vous procurez toutefois pas L’embellie dans l’espoir de régaler vos convives et de vous pourlécher les babines. Jamie Oliver, Ricardo ou Louis-François Marcotte peuvent dormir sur leurs deux oreilles sans craindre cette fausse nouvelle compétition. « J’ai inventé les recettes sur papier, elles ne sont pas éprouvées en cuisine, les proportions ne sont peut-être pas bonnes, prévient l’écrivaine. Vous n’avez pas le droit de me rappeler pour me faire des reproches si jamais vous en essayez une et que c’est la catastrophe. »

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