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Sous le signe du dragon

Sous le signe du dragon

Par Cynthia Brisson, Les libraires, publié le 12/04/2011
C’est avec la vitalité du dragon - d’un dragon bleu de surcroît - que les éditions Alto font leur entrée dans l’univers de la bande dessinée. En effet, Robert Lepage et Marie Michaud ont mis leur pièce de théâtre Le Dragon bleu entre les mains de l’illustrateur Fred Jourdain pour cette première incursion dans le monde du 9e art. Entrevue avec le dessinateur qui a fait de cette adaptation une œuvre flamboyante.
Le nom de Robert Lepage, vous le connaissez. Vous l’associez sans difficulté au théâtre, au cinéma ou au cirque. Mais aviez-vous anticipé que ces quelques syllabes familières se retrouveraient un jour sur la couverture d’une bande dessinée? Pourtant, à partir du 13 avril, Le Dragon bleu aura bel et bien sa place aux côtés des Corto Maltese et Adèle Blanc-Sec de ce monde.

Ce petit miracle visuel trouve sa source en la personne de Fred Jourdain. Attention: «C’est Robert Lepage qui a eu l’idée de la bande dessinée, précise-t-il. Il cherchait quelque chose pour la postérité de son œuvre.» En effet, l’adaptation graphique doit absolument respecter le texte original dans son intégralité. «Le but, c’est aussi que la bande dessinée puisse servir à quelqu’un qui voudrait remonter la pièce plus tard», ajoute l’illustrateur.

Robert Lepage aborde Fred Jourdain au printemps 2009, alors que celui-ci présente une exposition dans le Vieux-Québec, à quelques pas du Moulin à images. «Quand ils m’ont approché, j’ai été surpris. En même temps, je me demandais ce qu’ils voulaient faire exactement. J’étais plus ou moins intéressé par l’idée d’une bande dessinée traditionnelle. C’est à ce moment-là que Robert m’a dit: “Amuse-toi!” C’est ça qui m’a plu, le fait de pouvoir m’approprier le sujet.»

Le dessinateur assiste ensuite à une représentation de la pièce pour la première fois lors de l’avant-première à Montréal. Puis, il y retourne à deux, voire à trois reprises: «Ensuite, je suis parti avec le texte pendant deux ou trois mois et j’ai travaillé le découpage.»

«C’est un projet qui a demandé beaucoup d’investis-sement personnel, avoue-t-il. Je me suis énormément documenté. Je savais, par exemple, que la calligraphie était quelque chose de super important pour Robert Lepage et Marie Michaud. J’ai donc suivi des cours avec un calligraphe professionnel.» Les premières pages de la bande dessinée s’ouvrent en effet sur une leçon de calligraphie qui entraîne délicatement le lecteur en Chine, là où se déroule l’intrigue. «J’ai aussi fait plusieurs recherches graphiques», ajoute-t-il.

Ce qui fait le charme du Dragon bleu, c’est effectivement la façon très réussie dont il mélange des genres. Les moments plus métaphoriques, souvent incarnés dans la pièce par des chorégraphies, sont représentés, par exemple, par des pages doubles d’inspiration asiatique, alors que les scènes d’action exposent plutôt une ligne claire. «Certaines planches sont à l’encre, sur d’autres la coloration est faite à l’ordinateur. D’une page à l’autre, c’est différent. En même temps, j’ai essayé de faire en sorte que ça ne ressemble pas à une pizza et que le mélange des styles serve la narration», explique-t-il.

Qu’il se rassure, l’adaptation graphique du Dragon bleu ne ressemble en rien à ce mets italien. Ici, tout est maîtrisé, fluide et élégant. Les dessins de Fred Jourdain sont gorgés de lumière, et on y plonge avec délices.

Un illustre inconnu?
Fred Jourdain n’en est pas à ses premiers pas dans l’univers de la BD. Il a participé notamment au collectif Front froid en 2008. Certains se rappellent peut-être également du site Lecteurs.ca, pour lequel il illustrait, en plus ou moins six cases, des citations célèbres. En fait, Fred Jourdain se qualifie lui-même plutôt d’illustrateur: «Je ne prétends pas être bédéiste. Je ne consomme pas beaucoup de bandes dessinées non plus. J’ai fait le projet comme je le pensais, tout simplement. Je n’ai pas d’ambition de carrière en tant que bédéiste, mais je reste en même temps ouvert aux nouveaux projets.»

Pour ceux qui aimeraient voir de plus près le travail de Fred Jourdain, une grande exposition aura lieu parallèlement au lancement du Dragon bleu. Le vernissage doit compter quinze à vingt tableaux tirés de la bande dessinée et présentés en format géant de 1 mètre par 1 mètre et demi environ. L’artiste ne cache pas son enthousiasme devant ce projet d’envergure, lancé au Salon du livre de Québec cette année.

Fred Jourdain travaille aussi sur un site Web dédié à la bande dessinée: «Je vais y mettre par exemple des vidéos où on me voit dessiner, des croquis des différentes étapes de création, etc.» Les internautes doivent patienter un peu, car Ledragonbleu.com n’est pas encore actif. Cela dit, rien n’empêche entre-temps de découvrir le site officiel de l’illustrateur: Fredjourdain.com.

Une bande dessinée, une exposition et un site Internet: décidément, Le Dragon bleu n’a plus à craindre pour sa postérité.


Robert Lepage
Le libraire a également eu l’opportunité de s’entretenir avec Robert Lepage, afin d’apprend­re de quelle façon le choix du jeune bédéiste s’est imposé à lui. Nous avons aussi cherché à découvrir les raisons qui ont poussé la compagnie Ex Machina à adapter cette pièce de théâtre au 9e art.

Pourquoi Fred Jourdain?
«On a étudié le travail de jeunes bédéistes de Québec et Fred, c’est celui qui nous a le plus impressionnés, pas seulement par la qualité de son travail, mais aussi sur le plan des personnages. Parce que les personnages, il faut les saisir. Notre théâtre n’est pas un théâtre littéraire; très souvent, le dialogue n’est pas complètement révélateur de ce qu’ils sont. Ce que Fred nous a présenté, ce sont vraiment des mood boards [des esquisses d’ambiance] avec des personnages qui semblaient porter une psychologie. Et surtout, comme notre action se passe dans le Shanghai contemporain, on trouvait qu’il y avait une parenté avec ce qu’on a connu de l’ambiance de cette ville et son travail.»

Pourquoi une bande dessinée?
«C’est très rare qu’on publie nos pièces. En général, la publication est seulement une transcription de la dernière improvisation qu’on a faite, et ça ne rend pas justice à notre type de travail. Tandis que là, la bande dessinée pouvait non seulement faire honneur à notre création, mais il s’avère aussi que l’une des inspirations du Dragon bleu est Tintin et le lotus bleu. Le spectacle lui-même est très graphique, très proche de la bande dessinée.»

Robert Lepage craque pour…
J’étais un grand amateur de BD franco-belge dans les années 70-80. Plus tard, j’ai découvert le bédéiste britannique Dave McKean. Il a amené une nouvelle esthétique, en intégrant la photographie, des images d’archives et même des éléments plastiques, comme par exemple la dentelle, à ses bandes dessinées. Il a été pendant longtemps mon coup de cœur, et son travail a beaucoup inspiré mon théâtre.


Bibliographie :
Le Dragon bleu, Alto / Ex Machina, 176 p. | 34,95$
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