Entrevues

Bande dessinée

Le libraire - Numéro 89
Michel Falardeau : Un loup pas comme les autres

Michel Falardeau : Un loup pas comme les autres

Par Cynthia Brisson, Les libraires, publié le 15/06/2015

Il y a la bande dessinée québécoise, la bande dessinée française, la bande dessinée américaine, la bande dessinée japonaise et, quelque part au milieu de tout ça, il y a Michel Falardeau. If only everything, le premier volet de sa série « Le domaine Grisloire », prévue en deux tomes, nous prouve une fois de plus que le bédéiste de Québec, publié aujourd’hui chez Glénat, s’est tracé un chemin bien à lui dans l’univers du neuvième art.

Michel Falardeau a un style qui lui est propre et, pourtant, il ne fait jamais deux fois la même chose. « Je me ressource », lance-t-il à la blague. De retour sur la planète des 48 pages « cartonnées, couleurs », après le savoureux et humoristique French Kiss 1986 qui s’apparentait davantage au roman graphique, le bédéiste propose avec « Le domaine Grisloire » une aventure résolument fantastique. Quoique, tout bien réfléchi… Noah a-t-elle réellement été attaquée par un loup géant ou n’était-ce qu’un rêve? Comment expliquer alors qu’elle ait été retrouvée à trente-cinq kilomètres de son campement, sur un banc de parc, le dos lacéré?

« Ça va paraître niaiseux, mais j’avais lu “Harry Potter” et cet univers-là me restait en tête. Et ça, c’est vraiment mauvais quand tu veux écrire! C’est comme quand j’ai fini de lire la série “Scott Pilgrim” : ça m’inspirait au “boutte”, mais j’étais juste capable d’écrire du “Scott Pilgrimm” et ça n’avait absolument aucun rapport! Donc, j’ai mis ça de côté et je me suis mis à réfléchir. Ce que j’aimais beaucoup dans Harry Potter et l’ordre du Phénix, ce sont les 250 pages où on est dans le vrai monde. Et je voulais faire un peu ça, en inversant les proportions monde magique/vrai monde. Dans “Le domaine Grisloire”, on sent qu’il y a autre chose, mais la majeure partie de l’intrigue se passe à Québec. » Et ici, ce n’est pas sept ex-petits amis maléfiques que la belle Noah doit affronter, mais plutôt les fantômes qui hantent ses rêves et le jugement des autres. 

Une espère rare
Cette introduction du fantastique dans un univers réaliste nous ramène par moments du côté du comic américain. Chose certaine, le dessin penche résolument plus du côté d’Alan Moore que de Franquin. Celui qui traîne un historique de titres phonétiquement « massacrés » par les lecteurs ne s’en cache pas : il lit beaucoup la production de nos voisins du sud et plusieurs éléments le rejoignent. « En fait, je me bats un peu pour écrire ces histoires-là en France. Je suis un extraterrestre pour eux. » Il existe peut-être un autre extraterrestre en France de la trempe de Falardeau : Florent Maudoux et sa série « Freaks’ Squeele », qui est elle aussi un joyeux mélange de genres.

Sinon, il est vrai que ça ne court pas les rues, les histoires fantastiques d’inspiration américaine, avec des dialogues québécois, présentées dans un format typiquement européen, en couleurs. Pour en rajouter une couche, le bédéiste originaire du Témiscouata emprunte le rythme assez lent de ses albums à la bande dessinée japonaise : « Ce que j’aime beaucoup des mangas, c’est qu’ils prennent le temps de raconter. » L’auteur nous rassure, cela dit : pas question de revivre la fin abrupte de sa première série « Mertownville » qui n’a jamais trouvé sa conclusion chez Paquet, l’éditeur suisse ayant mis fin à l’aventure après trois tomes, laissant les lecteurs pantois et l’auteur amer. Ainsi, l’histoire du « Domaine Grisloire » sera complète en deux tomes (preuve à l’appui : le second volet est déjà prêt et devrait paraître en septembre). Avec un peu de chance, nous aurons peut-être droit à un deuxième cycle.

Douce mélodie
L’intrigue s’installe donc doucement dans If only everything (qui doit son titre à un album du groupe musical Gamma Ray, aujourd’hui mieux connu sous le nom de Queens of the Stone Age). « Normalement, une introduction, c’est six pages. Ici, les six premières pages sont l’intro d’une intro qui fait quarante-six pages », confesse le bédéiste, tout sourire. Aucun problème, ça nous laisse le temps d’apprécier entre autres les plans variés et les décors urbains (eh oui, nous sommes loin du côté minimaliste de « Mertownville » et des cases très aérées de Luck). Pour tout dire, le dessin de Falardeau a fait encore une fois un grand bond en avant avec cette nouvelle série. « Le premier tome a vraiment été exigeant à faire. La moitié s’est faite dans la douleur », avoue-t-il. En fait, le projet du « Domaine Grisloire » remonte à 2006, mais il aura fallu près de dix ans à l’illustrateur pour l’attaquer de front : « Avec mes habiletés de l’époque, j’étais incapable de faire ça. Et là, je me suis dit : je suis prêt, ça va faire mal, mais je me lance. »

Michel Falardeau a en effet commencé très jeune à faire de la bande dessinée, et ses lacunes en dessin, il les a surmontées seul. « Je n’aimais pas l’école, je n’aimais pas travailler en entreprise; je suis un solitaire qui fait ses erreurs tout seul dans son coin. Quand je repense à mon parcours, je me dis que je me suis donné du trouble. Quand tu ne connais pas grand-chose, tu t’entêtes et souvent tu rentres dans le mur. » Le mur, il a fini par le gravir depuis. Et même, il a fait plus que le gravir; il y a tagué ses couleurs. 


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