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Les libraires - Numéro 113
Un témoin lumineux

Un témoin lumineux

Par David Goudreault, publié le 03/06/2019

L’homme se fait continuum, archiviste, vulgarisateur, mémoire vive d’une nation qui oublie souvent de se souvenir. Gaëtan Dostie en a long à dire, et beaucoup à montrer. Le collectionneur à l’origine de la mythique Médiathèque m’attend à l’entrée de la Maison de la culture d’Hochelaga où ses pièces liées au Refus global sont exposées. Déjà entouré de Jean-Michel et Bruno, tous deux poètes et enseignants, Gaëtan raconte. La contre-culture, la place des femmes toujours à défendre, notre histoire littéraire naissante à l’ombre des géants français et américains, les morts, les vivants. Par hasard, Lisette passe près de nous et tend l’oreille, comprend qu’elle est en présence d’un guide d’exception et se joint au groupe.

On ralentit devant l’imposante sculpture de Roger Langevin à l’effigie de son frère Gilbert. Quelques mots sur les deux hommes et nous voilà déjà dans la salle d’exposition. « Il y a seulement quelques pièces, ici », me prévient le collectionneur. Ce peu est immense. Des poèmes manuscrits d’Émile Nelligan, de Michèle Lalonde, de Josée Yvon. Des photos originales de Claude Gauvreau. Une sérigraphie de Roland Giguère. Les premières éditions de la revue Parti pris. Et des pièces très personnelles. Collectionneur, mais aussi acteur de la scène littéraire, Gaëtan Dostie a eu le génie d’archiver la spontanéité de ses proches. Ici, un napperon de restaurant orné d’une réflexion de Miron sur le mironisme, taché de ketchup datant de 1973! Sur un bout de papier, rédigé sur le coin de la table, un calembour d’Hubert Aquin alors qu’il vient tout juste d’être congédié des Éditions La Presse : « La réalité dépasse la friction! » Et là, une rare dédicace élaborée de Paul-Marie Lapointe. Plus loin encore, des feuillets promotionnels pour la sortie de Lesbiennes d’acid de Vanier, invitant les lecteurs au fictif lancement du recueil à la Salle dorée du Queen Elizabeth, rien de moins. Je suis estomaqué, ces artéfacts doivent voyager! « La Maison de la culture Ahuntsic-Cartierville va présenter cette exposition du 9 mai au 20 juin. Je souhaite qu’elle se promène alors hors de Montréal. Quels musées, quelles institutions peuvent être intéressés? » La question est posée, l’invitation lancée.

Cette expo ne représente qu’une fraction des acquisitions de l’homme. Les cartons de M. Dostie contiennent plus de 50 000 documents, des affiches, des livres-objets, des photographies, des toiles, des documents audio et vidéo exclusifs. « Quant aux imprimés, j’ai choisi de transférer le tout dans une grande maison de Lanaudière que nous aménageons en ce moment, où je veux m’investir dans le rêve de ma vie : une anthologie de l’imprimé et du multimédia de la poésie d’Amérique du Nord. Peut-être reviendront-ils à Montréal, où ça deviendra un centre de recherche. »

L’anecdote de la première acquisition est trop savoureuse pour la passer sous silence. Gaëtan Dostie n’est qu’un enfant de chœur, au sens littéral du terme, qui fait vibrer sa pieuse voix dans une pièce de théâtre. Pièce de théâtre pour laquelle Alfred DesRochers accepte le titre d’invité d’honneur. Ému par la performance du petit Gaëtan, le poète invite l’enfant de 7 ans à passer chez lui pour y recevoir un cadeau. Quelques jours plus tard, son père attend dans la voiture tandis que Gaëtan va rencontrer le d’ores et déjà légendaire Alfred DesRochers. Celui-ci lui offrira un exemplaire du recueil À l’ombre de l’Orford, avec ce conseil prémonitoire : « Conserve-le précieusement, nous n’avons pas d’archives, pas de mémoire au Québec. » Les mots du géant ne tombent pas dans l’oreille d’un sourd. La Bibliothèque nationale ne sera fondée qu’en 1967; Gaëtan Dostie labourait le terrain longtemps avant!

Esprit libre dans un Québec qui peinait à l’être, Gaëtan se confrontera au clergé dès l’adolescence. À un prêtre réputé avoir vu l’apparition de la Sainte Vierge, il aurait demandé : « Vous êtes sûr que c’était pas une de vos religieuses qui passait dans le corridor? » Fin du parcours théologique. Ses rapports avec l’Église catholique ne s’arrangeront pas avec le temps, lui qui a dû quitter le sous-sol de l’église de la métropole qui hébergeait sa vaste collection à la suite d’imbroglios autour d’expositions irrévérencieuses.

Séparons le grain de l’ivraie ; certains religieux ont su accompagner le jeune passionné dans sa démarche. L’abbé Jean Mercier, professeur de français au Séminaire de Sherbrooke, impressionné par la collection naissante du jeune Dostie, lui offrira un manuscrit de Pamphile Le May, un écho à la fameuse Évangéline de Grand-Pré. Passionné, « engagé dans quelque chose qui le dépasse », le collectionneur s’inscrit depuis dans un devoir de mémoire, une mémoire meurtrie. « Les premiers imprimés francophones de la Nouvelle-France ont été détruits, on exécutait les imprimeurs et leurs pamphlétaires, quand on ne détruisait pas carrément les presses clandestines. »

Trop peu sollicité, l’homme se fait pourtant une mission d’exposer notre littérature, de montrer et démontrer qu’elle est bien vivante. « Même si son histoire est courte, elle existe et importe. » Ses milliers d’imprimés devraient déménager avec lui à Sainte-Mélanie, près du manoir Panet. Je ne suis qu’à moitié étonné d’apprendre qu’il s’implique déjà dans un comité voué à sauver et valoriser le manoir. La seule évocation de ce lieu l’anime de plus belle. « Il faut se revoir pour parler de la fille du juge, Louise-Amélie Panet, la toute première à créer une œuvre littéraire au Québec. Avant Crémazie, avant Garneau et toute cette gang-là. Les premiers textes que l’on connaît d’elle datent de 1822! »

À regret, je quitte ce témoin privilégié de notre histoire littéraire. J’en conserve un étonnement agacé. Gaëtan Dostie a du charisme, il est articulé, débordant de vécu et de connaissances; ses précieux fragments de notre culture sont prêts à se promener, en sections, par thèmes ou par époques; une richesse inestimable est disponible pour les enseignants et les médias; de magnifiques outils d’éducation populaire croupissent dans des boîtes, des entrepôts. Alors, pourquoi ne sont-ils pas davantage exposés à notre mémoire, Monsieur Dostie et sa collection?

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