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Voix de femmes

Voix de femmes

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 10/04/2006
Deux romans signés Sylvie Nicolas et Andrée Laberge ; le retour de la grande Marie José Thériault : décidément, le printemps s’annonce fort agréable pour les lecteurs et lectrices, qui apprécient les voix de femmes fortes et qui savent en imposer.
Des femmes disparaissent
On connaît Sylvie Nicolas comme auteure d’une vingtaine d’ouvrages de poésie ou de prose narrative, dont une dizaine destinée aux jeunes. Après le savoureux et inclassable récit-essai Le Sourire de Little Beaver, elle nous revient avec Disparues sous le signe de l’infini, manière de faux-polar articulé sur la mystérieuse disparition de deux femmes : Léa, une chanteuse de cabaret devenue professeure de flamenco, et sa nièce actrice.

Il y a près d’un demi-siècle, l’une et l’autre ont été locataires du numéro huit dans un modeste immeuble d’habitation — un appartement dont le chiffre sur la porte a comme par hasard basculé, passant donc de huit au signe de l’infini annoncé par le titre… Pour quelle raison et de quelle manière se sont-elles volatilisées? Et pourquoi s’en soucier? Plutôt que de confier l’enquête à un Holmes ou un Poirot du cru, la romancière en charge les autres locataires de l’immeuble, tous plus pittoresques les uns que les autres, et ce sont leurs spéculations et hypothèses qui constituent l’essentiel de ce récit insolite. Au grognon de service, le Braque, qui doute de l’existence de Léa et de sa nièce, s’opposent tous les voisins et voisines qui se rappellent bien des détails concernant les deux disparues, sans pour autant pouvoir certifier la véracité de ces souvenirs. Ces personnages ont pour noms Mademoiselle Blanche, l’Homme du corridor, les Flambeurs de steaks et l’Anglais, qui est en fait irlandais et qui, notons-le en passant, aurait compté parmi ses fréquentations de jadis les écrivains Samuel Beckett et George Bernard Shaw.

Faux-polar, donc, parce que c’est moins la résolution de l’énigme que le processus qui importe, moins une révélation finale à vous couper les jambes que l’accumulation des anecdotes, souvenances, théories convergentes ou divergentes. À ce titre, les références à Beckett et à Shaw apparaissent comme des indices sur la nature de cette enquête quasi métaphysique sur ce qui survit aux individus après leur fugace passage en ce monde. Dans une écriture d’un lyrisme parfois (trop) appuyé, qui flirte volontiers avec l’oralité, Sylvie Nicolas nous livre ce récit étrange et envoûtant, chargé de symbolisme, qui témoigne à la fois de ses talents de conteuse, de son amour du théâtre et de sa pratique de la poésie.

Loup, y es-tu?
La Rivière du loup d’Andrée Laberge évoque également la disparition d’une femme, mais les circonstances et les répercussions sont fort différentes de celles de l’escamotage des locataires de l’appartement huit de Sylvie Nicolas. Dans un village innommé, un homme et son fils adolescent habitent une maison ravagée par la colère du premier, inconsolable du départ de la danseuse qui lui a broyé le cœur. Plutôt que mépriser ou même détester l’enragé qu’est son père, le fils lui voue un amour et une admiration sans bornes ni conditions. Un amour que voient d’un mauvais œil les bonnes âmes qui voudraient tirer le garçon des griffes de cet homme, qui pourrait être vraiment le loup qu’il prétend être…

Les Oiseaux de verre, premier roman de Laberge, nous avait révélé une écrivaine à l’écriture dense, au goût pour les ambiances troubles et les constructions romanesques complexes, polyphoniques — des qualités qui nous l’avaient fait inscrire dans la lignée d’Anne Hébert. Ce troisième opus, à l’atmosphère empreinte de sensualité animale, confirme cette filiation. À la lecture de La Rivière du loup, on songe au Torrent, aux Enfants du sabbat, mais il s’agit plus d’une réminiscence que d’un pastiche. Ici, défilent des femmes attirées malgré elles tant par la sauvagerie du père que par la douceur du fils, qui incarnent un rapport harmonieux et fantasmatique avec la nature.

Le tout nous est narré dans un style sans artifice, d’une élégance rare, qui multiplie les points de vue narratifs pour mieux transcrire ces sensibilités à fleur de peau. En somme, Andrée Laberge ne déçoit pas et confirme d’une œuvre à l’autre l’importance de la place qu’elle occupe dans nos lettres contemporaines.

Et ce désir, toujours
Tiens, en parlant d’écrivaines essentielles pour nos lettres contemporaines : il y a maintenant près de seize ans que nous étions sans nouvelles de Marie José Thériault. Oh, bien sûr, la Marie José Thériault traductrice avait continué d’œuvrer dans le milieu avec le même aplomb, ainsi qu’en témoignent ses deux Prix du Gouverneur général (pour L’Oeuvre du Gallois de Robert Walshe en 1993 et pour Arracher les montagnes de Neil Bissoondath en 1997). Et, bien sûr aussi, l’éditrice n’a pas chômé depuis la fondation des éditions Le dernier havre, qui se consacre notamment à la réédition de l’intégrale des œuvres de son illustre père, Yves Thériault. Mais la romancière, nouvelliste, conteuse et poète, celle qui nous avait si souvent ensorcelés, cette Marie José Thériault-là nous manquait cruellement depuis la parution de Portaits d’Elsa, publié initialement en 1990 et réédité il y a deux ans.

La voici de retour avec Obscènes tendresses, récit sous forme épistolaire d’une passion dévorante. Regroupées selon cinq saisons qui ne correspondent pas forcément à celles du temps réel, ces lettres d’une amante à son homme, ces lettres au «tu» et au «vous» constituent la chronique sans fard de leur amour, expérience totale, sans compromis, empreinte de désir, de désarroi, d’ivresse, de tendresse et de détresse. Comme on s’y attendait de la part de l’auteure des Demoiselles de Numidie, l’écriture est maîtrisée, portée au paroxysme par moments et pourtant dénuée de tout excès, de tout maniérisme. Chez Thériault fille, tout est affaire de pureté et de crudité, mais qu’on ne se laisse pas berner par l’obscénité annoncée par le titre : il n’y a ici rien d’obscène, sinon l’absolue vérité de ces lettres et du désir qu’elles expriment. En cette époque trop souvent livrée à l’exhibitionnisme, littéraire ou autre, grâce soit rendue à l’auteure de réaffirmer ici la primauté du style sur le sujet, de la manière sur la matière. Et si ce n’est pas le meilleur livre de Marie José Thériault (elle n’a pas ici, selon moi, surpassé l’envoûtement de L’Envoleur de chevaux), réjouissons-nous tout de même de la retrouver en très grande forme.


Bibliographie :
Disparues sous le signe de l’infini, Sylvie Nicolas, Québec Amérique, coll. Littérature d’Amérique, 228 p., 19,95 $ La Rivière du loup, Andrée Laberge, XYZ éditeur, coll. Romanichels, 248 p., 25 $ Obscènes tendresses, Marie José Thériault, Le dernier havre, 189 p., 24,95 $
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