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Tremblements de temps, de terre, de cœur

Tremblements de temps, de terre, de cœur

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 05/08/2010
Malgré la mort maintes fois annoncée du roman, des écrivains comme Mathieu Fortin, Dominique Fortier ou Chrystine Brouillet continuent d’imaginer des intrigues complexes et, chacun à leur manière, de revisiter grâce à ce genre l’inépuisable fonds des récits archétypaux qui constituent la base de notre imaginaire. Pour le plus grand plaisir des lecteurs, qui en redemandent…
«Vous ouvrez cette porte avec la clé de votre imagination…»
Prisonnier de mes références personnelles, il m’a été impossible de ne pas songer à l’ouverture de la série «The Twilight Zone» en plongeant dans Le Serrurier, deuxième titre de Mathieu Fortin pour Coups de tête, que dirige notre collègue Michel Vézina. Chassé de leur nid conjugal par Nadia, Vincent rencontre Rachel, une sensuelle «punkette». Lui qui ne sait pas, qui ne se sent pas aimer, se laisse entraîner par la jeune femme dans un territoire à haut risque, le manoir Da Silva de Trois-Rivières. Le destin de notre héros fait écho à celui de Fernando, un apprenti joaillier/serrurier florentin du XVIIe siècle, éperdument épris d’Émilia, la fille de son mentor Maître Caprotti, hélas promise à un membre du clan Médicis. Malgré les siècles et les lieux qui les séparent, Vincent et Fernando sont liés par une mystérieuse malédiction…

Honte à moi, je ne connaissais pas Fortin, auteur d’une demi-douzaine de titres dont Le Protocole Reston (en nomination pour le Prix Aurora 2010)! Je découvre, avec bonheur, un romancier doté d’une écriture vive et efficace, d’une maîtrise impressionnante des poudres et des fumées du fantastique. Mais Fortin fait également preuve d’un réel talent de dialoguiste, d’un beau sens de la construction dramatique et d’une belle originalité dans sa manière d’aborder les thématiques du désir et de l’amour, de la damnation et de la rédemption. Quelque part entre Le Mage de John Fowles et Secret Show de Clive Barker, mais avec une saveur résolument québécoise, cette novella parsemée de références historiques érudites m’a donné le goût de lire les autres œuvres de Mathieu Fortin.

Les plaques tectoniques
En revanche, Les Larmes de saint Laurent ne me proposait pas tant une découverte que le plaisir de retrouver une voix, un style que j’avais appréciés dans l’éblouissant Du bon usage des étoiles, chronique de la fatidique et ultime expédition de sir John Franklin sur l’océan Arctique. Dans ce deuxième roman, Dominique Fortier propose trois histoires en apparence parallèles qui convergent en un seul propos. L’action de la première se situe au début du siècle dernier en Martinique, alors que l’éruption de la montagne Pelée rasa de la carte la ville de Saint-Pierre, laissant pour seul survivant Baptiste Cyparis. La deuxièmehistoire met en scène un mathématicien au nom savoureux d’Augustus Edward Hough Love, qui s’intéresse aux mouvements de la terre, aux volcans et à la belle Garance, qui sait écouter la terre en plaquant son oreille contre le sol. Enfin, le roman suit le cirque Barnum & Bailey à travers les États-Unis pour aboutir au pied du volcan du mont Royal, de l’existence duquel on doute, là où une promeneuse de chiens rencontrera un jardinier du cimetière qui s’apprête à partir pour Pompéi.

À l’épicentre des récits qui se frottent les uns aux autres comme des plaques tectoniques, se trouve un sismographe chinois — une urne flanquée de huit dragons qui, au moindre tremblement de terre, laissent tomber des billes de leur gueule ouverte. À cette urne achetée chez un brocanteur londonien par Love, il manque une bille qui était en la possession de Cyparis. Inévitablement, le sismographe et la bille manquante devront être réunis, à la faveur des dérives continentales. «Il y a au moins un millier de volcans actifs sur terre (sans doute davantage sous la mer); à tout moment, une vingtaine sont en éruption», écrit Dominique Fortier, en cette période qui a vu Haïti, l’Islande puis le Québec subir les contrecoups des hoquets de la terre. Dans les pages de L’Actualité, la romancière et critique Martine Desjardins se demandait, avec humour, si l’auteure des Larmes de saint Laurent n’aurait pas inauguré un nouveau genre: le roman sismologique. Chose sûre, Dominique Fortier est passée maître dans l’art de nous ébranler.

Drôle d’ange gardien
La lecture de Sous surveillance, le plus récent roman de Chrystine Brouillet, comportait encore moins de surprises pour moi, qui fréquente les enquêtes de Maud Graham depuis plus de vingt ans. On se glisse en effet dans cet univers familier avec l’impression d’enfiler de confortables pantoufles, ravi d’y retrouver «Biscuit» (comme la surnomment certains proches de l’enquêteuse), ses manies et habitudes, ses amis et ses amours… et, évidemment, une affaire sordide à souhait à laquelle elle devrait se mêler, puisque c’est son métier.

Dix ans après avoir été le témoin involontaire et complice tacite d’un hit-and-run mortel qui lui a fait quitter la ville, Gabrielle Leland revient à Québec. Au hasard des rencontres, elle renoue avec un
ancien ami, Alexandre Mercier, secrètement épris d’elle, qui s’efforcera de la séduire. À l’insu de Gabrielle, cependant, l’amour fou d’Alexandre relève littéralement de la folie. Qui plus est, tel qu’illustré dès la première séquence du livre, le rejet des avances ou l’inaptitude à se montrer à la hauteur des exigences d’Alexandre a des conséquences lugubres pour les femmes qui font l’objet de son désir…

Comme dans «Columbo», où l’identité du coupable était toujours dévoilée d’entrée de jeu, les investigations de Maud Graham évitent la recette du whodunnit au profit de l’analyse psychologique du criminel. Si le thème n’est pas inédit et le suspense, pas aussi haletant qu’on l’aurait souhaité, la romancière excelle à installer un climat glauque en plongeant dans les recoins les plus ténébreux de l’esprit du désaxé, ménageant tout de même les lecteurs en offrant des pauses sympathiques, en
compagnie de l’entourage de son héroïne. Mené avec adresse, Sous surveillance fait en plus l’économie de ce caractère didactique qui a alourdi certains précédents épisodes de la série. En somme, c’est l’une des lectures estivales obligatoires pour l’amateur de polar québécois.


Bibliographie :
Le Serrurier, Mathieu Fortin, Coups de tête, 128 p.| 14,95$ Les larmes de saint Laurent, Dominique Fortier, Alto, 344 p. | 24,95$ Sous surveillance, Chrystine Brouillet, La courte échelle, 331 p. | 29,95$
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