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Temps et lieux

Temps et lieux

Par Simon-Pierre Beaudet, Pantoute, publié le 16/02/2009
Patrice Desbiens a inscrit son dernier recueil sous le thème du décalage, dont la savante définition du dictionnaire, placée en début de volume, nous informe qu’il est un «manque de correspondance», un «défaut de concordance entre deux êtres, deux choses». Voilà peut-être l’essentiel de la condition de poète: se sentir à côté de la plaque, au mauvais lieu, au mauvais moment. À moins que ses talents de voyant ne lui permettent d’assembler les réalités les plus distantes. Ainsi s’ouvre le recueil Décalage: «Des petites étoiles de poil/s’élèvent/s’envolent et/s’éparpillent/de Limoilou/à Lowell à/Longlac./Il n’y a pas/de décalage.»
Voilà la connexion établie entre le Nord de l’Ontario, lieu d’origine du poète (Timmins, pour être plus précis), la ville natale de Jack Kerouac et Québec, où l’un tente de rejoindre l’autre. La première suite poétique est en effet consacrée à la «première et dernière» Rencontre internationale Jack Kerouac, tenue dans la capitale en 1987, qui a rassemblé les aficionados et la crème de la contre-culture pour une célébration du poète de Lowell: «Les rues de Québec/suent et puent/le vieux cœur de poète.» On y croise Allen Ginsberg, Denis Vanier, Josée Yvon, «Baudelaire/un Abénaki d’Abitibi et Johnny Cash de Chicoutimi». Tout ce beau monde essaie de faire revivre la grande époque et cherche les traces de l’écrivain beat qui prend parfois des dimensions religieuses, lui qu’on voit «drin­king wine with/these twelve hippies». «Jack, where’s Jack?», demande inlas­sablement le poète à la faune bigarrée de la vieille ville. Sa recherche demeurera vaine, laissant Jack à l’écart de tout le monde, assis au Fou-Bar: «Il a l’air/d’un des serveurs/avec son carnet et/son crayon.»

La troisième section, «spicilège», qui se veut un «recueil d’actes, de documents, de notes, d’essais», se présente comme un retour aux origines, et plus parti­culièrement à Timmins. Desbiens fait un ménage dans le bric-à-brac des choses trouvées au fond de la mémoire: le Rimbaud en Pléiade volé à la bibliothèque municipale, les disques de Bob Dylan et Ravi Shankar, Duke Robillard et le gars qui a couché avec Joni Mitchell, l’oncle Henri qui «a travaillé toute/sa vie pour Inco et maintenant/il est à la retraite/cloué au lit avec ses poumons/ouverts sur lui comme une/mappe du Nord», bref, tout ce qui constitue le flot des souvenirs. Tout au long du recueil, le poète s’interroge sur la manière de rapiécer, on pourrait dire «rapailler», les fragments d’une vie et les appartenances culturelles. Les éléments disparates, collés ensemble, ne feront pas de la magie comme l’espéraient les surréalistes, mais trouveront leur sens dans le discours poétique, si bien qu’en bout de ligne, entre Timmins, Sudbury, Lowell et Charleville, «il n’y a pas de décalage».

Il n’y a pas de décalage non plus dans le bien-nommé En temps et lieux 2, qui paraît simultanément aux éditions l’Oie de Cravan. On retrouve ici le Desbiens poète de l’instant, capable de figer un moment du quotidien et d’élever la trivialité au rang de poésie, à l’image de ce poète grisonnant, gelé sur un banc et couvert de fiente de pigeon: «Un poète comme un monument/au moment du poème.» Toujours finement ciselés, tenant parfois en quatre vers ou quelques strophes, les textes de Desbiens se concentrent autour d’images surprenantes («J’ai la cervelle/pleine comme un/pot de chambre») et relatent la prose du quotidien, toute faite d’enjambements, comme le temps qui coule, devenant ainsi poésie. Ils peuvent même être de bon conseil, en ces temps de crise économique: «Brûlez les banques/gardez votre argent/sous vos matelas et/faites l’amour/dessus.»

Anamnèse de l’histoire
Richard Desjardins est un habitué des voyages dans le temps. Il a chanté la colonisation du territoire américain par les premiers autochtones dans Nataq, et raconté l’arrivée des Européens dans Le prix de l’or. On entendait également parler depuis longtemps de ce fameux texte sur Aliénor d’Aquitaine, dont certains chanceux ont pu entendre une version préliminaire en spectacle. Présenté sur scène l’an dernier au festival Voix d’Amériques, il est maintenant publié chez Lux, accompagné d’illustrations du dessinateur Shrü.

Cette histoire en vers, à la manière d’une chanson de geste, retrace la vie mouvementée d’Aliénor d’Aquitaine, épouse successive du roi de France puis d’Angleterre. À cette femme qui tenait une cour fastueuse, Desjardins ajoute le personnage de Gauthier sans Avoir, un serf qui raconte l’histoire du point de vue des dépossédés. Un serf, à l’époque, devait sa vie entière au seigneur. Spolié, humilié, ayant vu ses enfants mourir, Gauthier renonce au suicide et forme son projet: «La soif de venger devint bien plus grande/J’ai choisi de vous suivre comme ombre à son arbre.» On lit donc une «chanson de geste» retraçant la biographie de la grande dame du point de vue des petits. Délaissant aussi l’image traditionnelle d’Aliénor qui la fait poser en mécène des arts, l’auteur réinvente plutôt les thèmes de la richesse et de la misère, du pouvoir et de la vengeance dans une histoire inscrite au cœur du XIIe siècle.

Ceci dit, Desjardins ne cherche pas à faire œuvre d’historien, mais de conteur. Dans une forme d’apparence stricte, le poète s’amuse avec la langue, ne renonce pas aux anachronismes et mélange les registres en passant du noble au populaire, dans «une soupane linguistique [qu’il] souhaite la plus odorante et onctueuse possible». Cela donne des rimes surprenantes (dame/«god damn»!) tout en respectant la forme traditionnelle des alexandrins… lesquels n’existaient pas à l’époque d’Aliénor. Partout dans ces vers on sent le souffle et la voix chaude du Desjardins que l’on connaît. Seul bémol: les illustrations, certaines suggestives et d’autres explicites, orientent un peu trop la lecture. Autrement, les amateurs du chantre abitibien retrouveront le poète et le conteur au sommet de son art.


Bibliographie :
Aliénor, Richard Desjardins, Lux Éditeur, 136 p. | 22,95$ En temps et lieux 2, Patrice Desbiens, L’Oie de Cravan, 60 p. | 14$ Décalage, Patrice Desbiens, Prise de parole, 62 p. | 13,95$
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