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Première fièvre

Première fièvre

Par Marie-Éve Sévigny, publié le 01/06/2001
De quoi sont faites les journées d’une libraire ? À quoi s’occupe-t-on, entre les visites des clients, l’empaquetage des retours, le déballage et le classement des nouveautés ? Voici quelques-unes des questions auxquelles tentera de répondre avec humour notre collègue Marie-Ève Sévigny dans le cadre de son Journal d’une libraire, chronique fantaisiste à mi-chemin entre la fiction et le documentaire.
Léonard est un grizzli de six pieds et demie, en chandail de laine et pantalon de velours. Il m’a longtemps terrifiée et a eu bien du mal à m’apprivoiser.

J’avais trois ans quand, galopant bruyamment entre les allées de sa librairie, je me suis heurtée à ses jambes robustes. Un peu étourdie, j’ai levé la tête pour distinguer le sommet de ce massif rocheux, qui s’écroulait sur moi pour m’attraper d’un seul bras par la taille et m’enlever vers des abîmes inconnus, soit le rayon pour enfants. Sans égard pour mes hurlements stridents et mes coups de pied, il m’a installée sur ses genoux, a ouvert un livre d’images et a entrepris la lecture des Pêcheurs de perles. Dès la seconde page, j’ai collé mon oreille contre sa veste rugueuse, attentive aux mots qui résonnaient dans sa vaste poitrine pour m’étourdir d’imaginaire.

Et, lentement, d’un dimanche à l’autre, il a su me séduire, aidé d’Émilie, la baignoire à pattes, de Tom Sawyer et du Club des Cinq.

Quinze ans plus tard, je cours toujours vers lui, qui regarde sa montre en tapant du pied : la Petite Vérole, mon tas de rouille motorisé, vient à nouveau de rendre l’âme, me retardant pour ma première journée à son emploi.

– Ariane, gronde-t-il, tu n’entreprends pas ici une longue tradition, j’espère ?

Pliée en deux dans l’espoir de retrouver un souffle d’air, je lève la main solennellement, espérant ne pas vomir mon bagel-fromage-café au beau milieu de l’entrée. Satisfait, il sourit en m’entraînant à l’intérieur :

– Bien ! Je rencontre des représentants toute la journée, alors je n’ai pas le temps de jouer à la mère avec toi. Essaie de t’occuper du mieux que tu peux, aide les autres, et on verra plus tard pour le reste.

Il tourne les talons, m’abandonnant dans ce royaume de merisier et de papier, si familier, mais que je dois apprendre à connaître plus intimement pour passer de la cliente rêveuse à la libraire expérimentée. L’ennui, c’est qu’au-delà d’une conception vaguement romantique, je n’ai aucune idée de ce qui constitue le métier.

Les mains jointes nerveusement au creux des reins, je trottine vers mes « nouveaux collègues », mes anciens libraires. Derrière le comptoir, qu’elle garde farouchement comme un vigile de citadelle, Véronique classe les commandes des clients de ses gestes brusques, sa mine sévère décourageant toute conversation. Un peu plus loin, Simon se presse d’acheminer une grosse commande à la bibliothèque municipale ; dans la fébrilité de ce lundi matin, il a rangé ses blagues grivoises dans sa poche de chemise, avec ses cigarettes. Un peu plus loin, ensevelie sous des piles chancelantes de livres, Charlotte inscrit les nouveautés à l’ordinateur en sirotant son éternel breakfast tea dans sa tasse de faïence. Leur concentration recueillie leur donne des allures de moines copistes, à travers lesquels j’erre avec la tranquillité d’un kangourou épileptique.

Heureusement, cinquante Français me sauvent de mon désœuvrement, réclamant leurs dictionnaires d’expressions québécoises, certains me quémandant un « tabarnak » pour les divertir. Rigolards, ils regagnent enfin leur autobus, me permettant de quérir L’officiel du Scrabble pour une vieille dame : « Pourriez-vous me le déballer, s’il vous plaît, mademoiselle ? » Je m’exécute, elle le feuillète, puis me le tend, satisfaite : « Je le prends. Auriez-vous un exemplaire emballé ? C’est pour un cadeau. »

Toute la journée, il en va ainsi : du minuscule Asiatique qui peine, à grands renforts de gestes, à me réclamer un manuel d’ébénisterie, à l’intello snobinard en quête de lectures de vacances : « Intelligent mais divertissant : à mi-chemin entre Robbe-Grillet et San-Antonio, vous voyez ce que je veux dire ? » Au gré des caprices des clients, je virevolte dans tous les coins de la librairie, saisie d’une fièvre jusqu’alors inconnue, et qui me transporte d’un univers à l’autre, si intensément que j’en oublie de dîner.

En fin de la journée, une adolescente hirsute et boudeuse hésite devant Dossier Benton, le dernier roman de Patricia Cornwell, me confiant qu’elle se cherche un détective un peu moins coincé que Miss Marple. Je reçois un coup au cœur, jubilant de pouvoir lui présenter mon personnage fétiche, mon amie Kay Scarpetta, médecin expert de Virginie. Je lui raconte l’amitié bourrue qu’elle partage avec Pete Marino, le policier vulgaire attaqué plus violemment par le cholestérol que par les assassins ; l’amour secret et tourmenté qui la lie à Benton Westley, le séduisant profiler ; la passion pour la cuisine italienne, qui lui permet de passer du meurtre à la vie, du sang à la sauce. Je lui raconte tout, fais jaillir mes émois de lectrice, qui l’éclaboussent si démesurément qu’elle n’arrive plus à réfréner ses sourires. Quand elle quitte les lieux, mon imaginaire sous le bras, me demandant avec détachement mon horaire pour savoir quand revenir, elle me laisse pantelante, bouleversée de mon premier retour d’amour.

– Alors, Ariane ? s’enquiert Léonard, à la fin de la journée.

– Oh, c’est tellement… Tellement…

Il éclate de rire en verrouillant la porte :

– Oui, exactement !

– Quand même, Léo, il faudra que tu m’expliques précisément, demain, tout ce qu’un libraire doit faire.
Il me considère un moment en silence, la malice pétillant derrière ses lunettes :

– Tu le sais très bien, fillette.
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