Chroniques

Littérature québécoise

Le libraire - Numéro 87
Le regard des autres, l’enfer et le purgatoire

Le regard des autres, l’enfer et le purgatoire

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 02/02/2015

Si l’on en croit Sartre, l’enfer, c’est ce regard des autres, auquel nul ne peut échapper et qui condamne perpétuellement, implacablement. Dans ce cas, faut-il extrapoler et faire du regard que l’on porte sur soi-même l’équivalent du purgatoire? De telles questions existentielles se profilent volontiers à la lecture de Titre de transport d’Alice Michaud-Lapointe et de Notre duplex d’Éléonore Létourneau, deux nouvelles venues sur la scène littéraire d’ici.

Ces métros remplis de noyés…
Par déformation de mélomane, je suppose, cette image issue d’une chanson de Brel m’est revenue en tête à plusieurs reprises au cours de ma lecture des nouvelles réunies dans Titre de transport, le premier livre d’Alice Michaud-Lapointe : « Ces métros remplis de noyés… » Le recueil en réunit une vingtaine, toutes coiffées du nom d’une station du métro de Montréal, regroupées selon les lignes du réseau auxquelles elles appartiennent. Chacune nous fait entrer dans l’intériorité d’un personnage ou de deux et témoigne d’un sens de la mise en scène tout à l’honneur de la jeune écrivaine.

Dans « Longueuil – Université-de-Sherbrooke », à bord du métro sous-fluvial qui les ramène vers l’île, au grand embarras de sa copine Péné, Émilie apostrophe vertement deux gars qui les reluquent en leur faisant des signes obscènes. Dans « Beaudry », sur le quai de la station éponyme, Sarah rompt violemment avec Philippe après l’avoir surpris en train de faire une fellation à un travesti dans les toilettes d’un bar gai branché. Dans l’une et l’autre de ces nouvelles, racontées exclusivement par dialogues sans intervention d’une instance narrative, la crudité du langage et la vivacité des répliques accentuent l’effet dramatique.

De manière générale, tout est affaire de décor, tout est affaire de regard dans ces univers que la nouvelliste excelle à croquer sur le vif. François Mauriac n’avait sans doute pas tort de décrire le métro comme « un endroit éminemment sartrien où, à huis clos, chaque voyageur devient la proie de tous les autres ». Il y a un peu de cela, ici, alors que les personnages se révèlent intégralement, parfois par inadvertance, parfois de manière délibérée et d’autres fois contre leur propre gré, dans des jeux de pouvoir, des jeux de séduction qui traduisent leur insécurité.

« Tu les regardais comme s’ils allaient te donner la lèpre, la gale et des poux en même temps », d’observer le narrateur de « Berri – UQAM» à propos de l’attitude de son Isa à l’égard d’un couple de squeegees amoureux qui les côtoient dans le wagon et dont il envie la proximité, la tendresse. « Je te voyais, avec ton air dégoûté, et ça me faisait mal pour eux, je ne voulais pas qu’ils t’aperçoivent en train de les observer avec un air aussi méprisant. »

« Maintenant, faut juste que j’attende que le métro ouvre », médite la narratrice de « Mont-Royal », assise près de la station au terme d’une nuit passée avec un amant d’un soir dans les bras duquel elle espérait oublier son Gab qui lui avait trop vite trouvé une remplaçante. « Que je sois patiente. Que je lise les mots de Godin dans le froid sans m’arrêter. Peut-être alors que je cesserai de penser à toi, à l’absence de nous, à toutes ces flèches qui me traversent sans cesse et à toute la marde qui s’accumule depuis trop longtemps. »

À travers ces nouvelles, souvent ironiques, parfois même dures, Alice Michaud-Lapointe esquisse le portrait d’une ville hétérogène, habitée par une foule en perpétuel déplacement, autant dans l’espace que dans l’émotion.

Il faudrait partir… mais où?
Il y a vingt ans, en pleine campagne électorale, une étudiante de l’Université McGill dénommée Hélène Jutras avait provoqué la controverse en publiant dans les pages du Devoir un brûlot intitulé « Le Québec me tue ». Excédée par le climat social sclérosé qui régnait déjà dans ce « ghetto provincial », la jeune femme menaçait candidement de le quitter « pour les États-Unis, pour l’Europe, pour n’importe où », parce qu’elle y étouffait. J’ignore ce qu’est devenue Hélène Jutras, aujourd’hui dans la fin trentaine, mais j’ai cru reconnaître les mêmes symptômes d’asphyxie chez Véronique, la protagoniste de Notre duplex d’Éléonore Létourneau.

Sans doute ces réminiscences sont-elles en partie liées à la morosité ambiante, qu’on peut aisément comparer à la situation qui avait inspiré à la jeune polémiste malgré elle son cri du cœur. On est à l’automne 2012, au lendemain tristounet du printemps érable; la commission Charbonneau réclamée à cor et à cri par la population civile vient d’entreprendre ses travaux. Photographe de plateau à temps partiel, aspirante cinéaste, Véronique est en quête : elle se cherche elle-même, cela va de soi. Entre sa carrière qui ne décolle pas et son histoire d’amour avec Jérôme à laquelle elle ne donne plus l’impression de croire, Véronique cherche surtout un sens à sa vie. Au cente du roman, il y a aussi son amitié problématique avec Marie, dont elle envie un peu le charme et la réussite professionnelle.

En somme, Véronique en a marre, elle étouffe. « Assez de tous ces gens qui ne peuvent faire autrement que de me demander chaque fois ce qu’il y a de neuf et ce que je fais de bon, alors qu’il n’y a rien de neuf et que je ne fais rien de bon. » Pour échapper à ce purgatoire où s’accentue sans cesse son mal de vivre, la jeune femme fuira sur un coup de tête vers Paris, renouera là-bas des liens avec une vieille connaissance, mais reviendra bredouille. Adepte de l’autosabotage, elle entreprendra alors, par désœuvrement, la déconstruction progressive de tout ce qui s’était construit depuis l’emménagement dans son duplex en apparence convivial et inébranlable.

Chronique des rêves avortés et des sempiternelles remises en question d’une héroïne emblématique d’une génération à qui on a tant promis et si peu offert, ce premier roman introspectif à souhait n’est certes pas exempt de petits défauts, comme cette occasionnelle insistance sur des détails insignifiants. Mais l’écriture maîtrisée d’Éléonore Létourneau, son aisance à cerner les incertitudes de son personnage, son talent pour camper les atmosphères troubles retiennent l’intérêt du lecteur. Voilà qui est de bon augure pour la jeune romancière qui fait ici une entrée remarquée sur la scène littéraire.

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