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Le Feu des poètes

Le Feu des poètes

Par Michel Pleau, publié le 01/09/2002
Nés au début des années 30, Luc Ferrier et Jean-Noël Pontbriand n’ont pas seulement en commun d’appartenir à la même génération. Ils sont également habités par le feu de la poésie. Un soleil intérieur, qui brûle sans cesse, fait d’eux pour toujours des poètes vivants.
De toute manière

Luc Ferrier est né en 1931 à Sainte-Famille, sur l’ÎIe d’Orléans. Son recueil Des jours et des jours fut le premier à être publié dans la collection « Les Matinaux », au début des éditions de l’Hexagone, en 1954. Il a publié un second recueil, Du temps que j’aime, en 1963, puis, après une longue période d’un silence tout relatif où il exerce le métier de comptable, M. Ferrier revient à la publication en 1994 et 1998 avec deux magnifiques recueils aux titres riches de sens : Champ libre et Faites le nécessaire.

Poète de l’amour humain, de la fraternité et du temps qui passe, Luc Ferrier est un homme libre. Il s’est fait ces dernières années plus revendicateur, mais n’a jamais perdu de vue sa recherche du bonheur. Il vient de faire paraître aux Éditions du Noroît De toute manière. J’ai demandé à M. Ferrier de nous parler de son nouveau livre.

« Avons-nous le cœur au poème ? Lire un seul poème dans une journée n’empiète pas sur une vie passante. Lire un poème, c’est tendre l’oreille à l’arbre, à l’oiseau, déchiffrer des vagues inhabituelles, humer le jour à la menthe, au tilleul, framboisé, retrouver son souffle, sa vitesse de croisière près d’un corps féminin nu comme la nuit. Mais en avons-nous le temps ? Nous payons-nous le bonheur d’un poème ? Comme le vin monte à la tête, le poème procure une intensité d’être du lieu. Un effet qui dure plus longtemps que celui de l’alcool. Avons-nous le temps d’aimer ? Si la majorité des gens aiment comme ils conduisent d’une façon suicidaire et meurtrière, l’amour se perd quelque part. Ces assoiffés de vitesse filent à 140 km dans une zone de 70 km, parce qu’ils ont hâte de mourir. Puisqu’ils n’ont plus le temps de vivre. Chaque matin, la radio fait le compte des morts, des blessés de la route. En ce temps d’efficacité, d’utilité, faut-il tout monnayer, même la méditation nouvelle, celle du vide absolu, du néant, de la table rase ? De la fuite en Floride. Sans après. Le néant pour le néant. Surtout n’allez pas brasser des idées trop sérieuses ! Mettons l’indépendance d’un peuple, la langue, la grâce, l’âme. De plus en plus de poètes écrivent au Québec. Pour qui ? Pour le lecteur ou la boîte ensevelie dans la cave humide ? Les habitués des salons du livre ne font pas la queue au rayon de la poésie.

Dans ce nouveau recueil, j’aborde plusieurs thèmes, dont celui du bonheur. Je m’insurge contre la bêtise de ceux et de celles qui clament à tout venant qu’ils ne veulent plus entendre parler de souveraineté, d’indépendance, de sauvegarde de la langue française, c’est-à-dire du Québec. Ils préfèrent ânonner, bêler, baragouiner. Parce qu’ils n’ont pas de pays, de lieu vraiment français d’existence, d’élément déclencheur, d’ambiance, de ferment. Parce qu’ils se contentent du dernier violon, même de jouer sans violon. Même pas un soubresaut de révolution tranquille. Oui, nous bêlons. Comme des moutons de Panurge. Un instant, me direz-vous, les gens heureux n’élèvent pas la voix, ne critiquent pas. Non. Les grands bonheurs naissent dans les torrents, dans le vif de l’eau glacée de Gaspésie. Nous ne sommes pas une partie, mais une dépendance du Canada. Le grand bonheur découle d’une autre liberté, sans muselière, ni sac pour ramasser les crottes fédéralistes. Comme un feu qu’entretiendrait éternellement le vent, je m’entête quand même à vous écrire le bonheur. »

De terre et de feu

Né en 1933 à Saint-Guillaume d’Upton, Jean-Noël Pontbriand a publié onze recueils de poésie, dont L’ Il nu et Lieux-Passages, et deux essais importants sur l’écriture poétique. Il enseigne la création littéraire à l’Université Laval.

Porteur d’une culture poétique exceptionnelle, M. Pontbriand écrit depuis près de quarante ans une poésie où la femme est la figure centrale de nombreuses observations et interrogations. Il a exploré, tout au long de ces années, les images de la mère et de l’enfance et, plus profondément encore, la question des origines tout autant mythiques qu’historiques. Ses livres pourraient se lire comme une patiente recherche de la réalité et du langage, mais également comme une véritable expérimentation du matériau poétique. Les poèmes de M. Pontbriand n’ont pas été beaucoup commentés. L’institution littéraire n’a peut-être pas fait tout ce qu’elle devait pour reconnaître l’œuvre à sa juste valeur. La légendaire discrétion de l’homme sur sa propre production explique probablement en partie ce silence. Son refus de « surfer » sur les différentes vagues poétiques à la mode a également pu isoler l’homme et ses poèmes. Il n’est pas toujours facile pour les institutions d’entendre une voix solitaire, exigeante et originale.

Mais au-delà de toute cette « mathématique littéraire » et autres considérations extérieures à la poésie elle-même, nous sommes nombreux à juger les textes et le parcours comme exemplaires. M. Pontbriand vient de faire paraître De terre et de feu aux Écrits des Forges. Un recueil troublant où, comme l’écrit le poète dès les premières lignes, « le dénuement se poursuit. » Il entend « les battements de [son] pouls contre le néant ! / les masques tombent et la chair apparaît ! ».

Disons les choses comme elles sont : si le manque de reconnaissance dont j’ai parlé plus haut est souterrainement le « sujet » du recueil, M. Pontbriand va plus loin et poursuit avec De terre et de feu sa profonde et authentique relation aux mots.

Le poème n’est plus ici un exercice littéraire, mais le lieu où l’homme « plongé dans son éternité de chair et d’os » recommence la parole.

***

De toute manière, Luc Perrier, Éditions du Noroît
De terre et de feu, Jean-Noël Pontbriand, Écrits des Forges
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