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La vérité du Verbe

La vérité du Verbe

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 12/03/2010
La littérature, ce «mensonge qui dit vrai» selon la formule consacrée, nous en révèle souvent plus sur les tréfonds de l’âme humaine que les plus pénétrantes études historiques, sociologiques ou psychologiques. Sur ma table de travail, en cet hiver plus sombre qu’on ne l’aurait souhaité, un nouveau roman de Pierre Samson et un recueil de poésie de Pierre Nepveu à la fois troublants… et apaisants.
Il était une fois une ville
À l’intention de celles et ceux qui ne le connaîtraient que comme scénariste de la série télévisée Cover Girl, il importe de signaler que Pierre Samson est également — et surtout — un romancier redoutablement talentueux qui a offert aux lettres québécoises contemporaines une hallucinante trilogie «brésilienne» (Le messie de Bélem, Un garçon de compagnieet Il était une fois une ville, Prix de l’Académie 2001) ainsi qu’une virulente satire du petit milieu littéraire d’ici (Catastrophes, Prix littéraire des collégiens 2008). Tout juste un an après la parution de son précédent opus, voici Samson de retour avec Arabesques, un ambitieux pavé de cinq cents pages, une mosaïque qui tient, à la fois et tour à tour, du journal intime, du récit historique, du thriller politique et du recueil de nouvelles.

Arabesques nous plonge au coeur de la vie d’une métropole, coupée du monde par des fortifications de nature plus psychologique que physique, peuplée de résidents de vieille souche qui croulent sous le poids d’étouffantes traditions. Renouant en apparence avec un motif récurrent dans la littérature québécoise, Samson fait intervenir dans l’existence sereine de ces bonnes gens Youssi, fils de Bastien, une sorte de survenant, un «étrange» dont l’apparition bouleverse leur univers. Là s’arrête cependant toute ressemblance avec le monde de Germaine Guèvremont, et s’attarder davantage sur la trame narrative du bouquin de Samson serait déjà faire un peu fausse route et passer à côté de l’essentiel du propos. Car dans Alibi, cette manière de manifeste poétique qu’il avait fait paraître en 1999, l’écrivain définissait déjà sa conception de l’art romanesque avec cette formule: «Le roman est en soi un alibi. Il est le lieu de toutes les tricheries.»

Je n’insisterai donc pas sur les détails de cette intrigue touffue sur fond de spéculation immobilière, ni sur l’itinéraire qui a ramené Youssi à Montréal ni même sur le côté pittoresque des attachants personnages que le romancier a choisi de camper ici (Pax, Louise l’Herméneute, le curé Bourbonnière, Rosario le notaire, David Hersch, Keith, Margot et tous les autres). Chez Samson, la manière importe autant sinon plus que la matière, et c’est moins ce qu’il raconte que comment il le raconte qui force l’admiration. Servi par une langue soutenue et un vocabulaire riche, son roman refuse la linéarité simpliste de cette manière imposée au littéraire par l’esthétique du téléroman; d’incises savoureuses en anecdotes cocasses, il se déploie selon des lignes sinueuses, marquées par une élégance certaine et une fantaisie chère à Samson. Goguenard, l’auteur n’a-t-il pas pris la peine de placer en exergue cette citation du clergyman et romancier britannique Laurence Sterne: «Incontestablement, les digressions sont la lumière du soleil — elles sont la vie, l’âme de la lecture! —, débarrassez-en ce livre, par exemple — autant vous débarrasser du livre avec elle —, un hiver froid et éternel règnerait à chaque page.» Plus encore que dans les précédents romans de Pierre Samson, on sent le plaisir manifeste que prend l’auteur à construire un univers complexe, à se délecter des mots et des idées qui permettent à celui-ci d’exister et remettent en question le nôtre, que l’on croit (peut-être à tort) plus vrai.

Au commencement étaient les Verbes
À en croire l’essayiste, romancier, biographe et exégète de Gaston Miron mais surtout poète Pierre Nepveu dans son plus récent recueil, «les verbes majeurs nous obsèdent […]/naître, grandir, aimer,/penser, croire, mourir». Jolie manière de résumer en quelques vers notre traversée tantôt effrénée, tantôt lente et réfléchie de l’existence. Construit à la manière d’une suite musicale, Les verbes majeurs se déploie en quatre mouvements («La femme qui dort dans le métro», «Des pierres sur la table», «Exercices de survie» et, enfin, «Chant pour un passage»), dont chacun coule dans le suivant, comme le ruisseau vers la rivière, la rivière vers le fleuve et ainsi de suite.

Au fil de ce torrent d’images croquées sur le vif, s’esquissent des manières de récits. D’abord, celui de cette inatteignable femme de ménage que l’on souhaiterait peutêtre arracher à la morosité du quotidien («la femme qui dort dans le métro/traîne au petit matin/les longs travaux de sa nuit»); et celui de ces témoins immuables et sereins d’une éternité à tout jamais refusée à l’être humain que sont les pierres («les pierres sur la table sont une grande douleur/muette comme une rivière arrêtée en janvier»). Ou encore celui de cette procession funèbre que suit le regard du poète, accablé par les disparitions successives des êtres chers («Angoisse géante:/on s’y croyait amplifié/de quelques vies et rendu/à l’éclat de nos os quand passa/l’incendie du deuil»); et, en guise de coda, dans une succession de vers plus longs, plus paisibles, le récit des élans amoureux qui parfois réussissent à donner un sens à nos agitations diurnes («les peines glaciaires et les passions nourricières,/les tendresses douces comme du lait»).

Parsemé de questionnements à propos de la vie et de tous ces adieux inévitables qui en jalonnent les saisons, d’observations sur l’inquiétante précarité de notre présence au monde qui s’oppose à la permanence des cailloux qui nous survivront, Les verbes majeurs débouche néanmoins sur une image rassurante, éblouissante de la lumière de l’espérance: «Nous marchons dans la beauté/nous marchons dans l’immense/et l’immense nous reçoit.» Au commencement étaient les verbes… puis la lumière fut, aurait-on envie d’en conclure. Et que l’on souscrive ou non à quelque croyance que ce soit en un au-delà où nous serions enfin délivrés de nos malheurs et chagrins, il nous faut croire en la possible beauté du monde, semble nous suggérer Pierre Nepveu, qui signe ici un livre magnifique que l’on relira pour la paix de l’âme.


Bibliographie :
Arabesques, Pierre Samson, Les herbes rouges, 510 p. | 29,95$ Les verbes majeurs, Pierre Nepveu, Du Noroît, 104 p. | 17,95$
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