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La Note bleue

La Note bleue

Par Marie-Éve Sévigny, publié le 01/03/2003
C’était le début d’une longue amitié. Mais pour le moment, dans le brouillard du petit matin et le vrombissement du moteur, Marco s’accrochait désespérément à la portière du camion, fixant la route et hurlant à pleins poumons : — Ariane ! T’auras jamais le temps de le dépasser ! Y’a une voiture qui s’en vient ! — Bieeeen oui, que je vais avoir le temps !, ai-je soupiré en embrayant en quatrième vitesse.
Mon collègue s’est tourné vers l’arrière, cachant sa crainte derrière un souci des cartons qui, dans l’embardée du changement de voie, venaient de s’écrouler.

— Cibole, que t’es cow-boy !
— Y nous reste une demi-heure pour faire soixante-quinze kilomètres !
— Bien y’attendront ! Je veux rester en vie !
— C’était à toi de te lever à l’heure !

Non, vraiment, même le gars des vues le plus hollywoodien n’aurait osé imaginer que je serais un jour témoin à son mariage et qu’il me déménagerait quatre fois en deux ans. Car nous tenions dur comme fer à notre incompatibilité de caractères :

— Pourquoi faut toujours que Léo nous envoie ensemble sur la route ?
— Aucune idée !

Mais nous connaissions tous deux la réponse. En trois ans, nous étions devenus les Bonnie and Clyde de la librairie : infatigables, d’une cavale à l’autre, à la fois nulle part et partout, nous apparaissions dans une présentation de bibliothèque, ressurgissant derrière un kiosque d’exposition ou une table de lancement. Et quand nous marchions côte à côte, dans les allées rouges des salons du livre, notre réputation nous précédait. Nous étions bien plus que deux faces d’une même carte d’affaires ; notre librairie, bien davantage qu’une enseigne à deux battants. Au-delà de nos différends, Marco et moi partagions la conscience intime d’œuvrer pour une âme qui persistait, au fil des ans, grâce aux mânes illustres qui l’avaient animée, l’habitaient encore, portés par le souvenir affectueux des clients. Aussi n’avions-nous aucun scrupule à nous présenter en nommant notre librairie ; car quand le public l’évoquait, c’était de nous qu’il parlait.

— Librairie Savoisienne, ai-je soufflé à l’interphone.

Quand le grésillement électrique a entonné l’ouverture du portail, j’ai engagé la camionnette dans la cour du centre de redressement.

***

Nous roulions nos chariots chargés de cartons à travers les corridors déserts de l’ancien couvent, suivant le professeur de français qui nous préparait avec indulgence au public que nous devions éveiller à la lecture :

— Vous savez, dans la vie, les adolescents ne partent pas tous gagnants…

C’était une bibliothèque surréaliste. Un champ de maïs à l’Île de Pâques. Sous la clarté assommante et bourdonnante des fluorescents sommeillait la foison insondable des étagères, multitude déserte de rangs austères, rigoureusement classifiés, selon la variété des épis secs et bruissants. Dans cette nature florissante et sereine s’alignaient des gisants massifs aux visages fermés : au fond de leurs prunelles de granit avait été gravé leur refus de la parole, comme l’épitaphe de leur marginalisation. Marco a croisé les bras, considérant la salle silencieuse en souriant énigmatiquement :

— O.K., d’abord : on va la jouer poker face.

Puis, il s’est tourné innocemment vers moi :

— Dis-donc, Ariane, est-ce que je t’ai dit que je venais de m’acheter une trompette ?

Je n’en croyais tout simplement pas mes oreilles : il me l’avait d’autant moins mentionné qu’il s’était toujours dérobé à la moindre confidence. Séduite d’emblée par son humour déconcertant et ses fièvres absolues, je m’étais vite fracassée contre cette transparence de Plekszy-Gladzt, par laquelle il se laissait entrevoir, mais jamais atteindre : « Je te vois venir, Ariane Lecours, mais essaye pas. Mes amis sont faits. » Sonnée, j’en avais été réduite à le regarder établir avec d’autres, collègues et clients, ce partage sincère et intime qui lui était si spontané, et dont j’étais la seule exclue. Je n’avais jamais compris ses réticences. Et ne les acceptais toujours pas. J’ai donc accueilli sa nouvelle lubie avec hauteur :

— C’est ton voisin qui va être content d’entendre tes pétarades…
— Pétarades ? Ah ! T’as jamais entendu Clifford Brown jouer Cherokee !

Une voix graveleuse a alors dégringolé vers nous :

— C’est Charlie Parker, qui jouait Cherokee.

Au fond de la salle, le grand gaillard chiquait son défi à grands coups de molaires. Le regard imperturbable de Marco a à peine scintillé d’une comète fugitive :

— Ils ont tous essayé de la jouer…T’aimes le jazz… ?
— Mon père faisait les drums dans un band.
— Bien chanceux : le mien, y’était garagiste.

Et rigolant avec les autres :

— Quoi ? Ça l’a pas empêché de m’acheter mon premier Tintin !
— Tintin ! C’est pour les kids !, a alors protesté un autre.
— Je connais quand même pas grand monde qui ait manié le trait comme Hergé !, s’est défendu Marco.
— Puis Chaland, qu’est-ce que t’en fais ? Son Freddy Lombard était bien moins “ moumoune” que Tintin !

Là, l’extase du libraire a été sincère :

— Tu connais Chaland !!

Le garçon s’est alors approché, question de mieux « feuilleter de plus près du bout des doigts » l’album qui l’attendait, sur la table :

— Mon père aussi était garagiste…

Et l’ère du feu a mis fin à la quatrième glaciation. Les dolmens ne pouvaient que s’animer au contact d’une ardeur si vive. Respectueux de leur réserve, Marco ne poussait jamais l’apprivoisement, se contentant, pour toute approche, d’observer, lancer la ligne, avec une dextérité bénédictine. Transporté lui-même par ces partages, il n’en cessait plus de dresser des ponts. Tout près de lui, j’échappais, çà et là, un commentaire ou un bouquin, attentive à son thème, qui nous étourdissait, d’une digression à l’autre, de Coltrane à John Wayne, en passant par le football américain, les cigares cubains, Hemingway et le chili con carne.

***

Visiblement très satisfait de sa journée, Marco s’est calé dans son fauteuil, et, s’agrippant fermement à la portière, a baissé sa casquette sur ses yeux :

— Hmmm… Bring me up, Scottie…

Je ne me le suis pas fait dire deux fois, tandis que mon collègue se dandinait au rythme du piano de Herbie Hancock :

— Non, mais écoute-le jouer ! Ça, c’est ce que j’appelle atteindre la Blue Note !
— La quoi… ?
— La note bleue : la parfaite exécution artistique, où le musicien et le public vibrent de la même pure émotion. Si un jour j’atteins ça, je pourrai mourir heureux !

Il y a eu un long silence. Puis, il m’a jeté un regard furtif :

— Tu m’avais jamais dit que t’aimais Ascenseur pour l’échafaud !

La signalisation routière a subitement accaparé toute ma concentration :

— Truffaut est mon cinéaste préféré.

Il ne s’est pas méfié :

— Louis Malle, pas Truffaut !! Toi, va falloir que je m’occupe de ton éducation, puis ça presse !
— Tu… penses que c’est possible… ?

Il a tiré avec application sur son cigare :

— Un jour à la fois.

Et, montant le volume de la radio :
— After all, tomorrow is another day.


***

Freddy Lombard (t.1), Yves Chaland, Les Humanoïdes Associés
Nouvelles complètes, Ernest Hemingway, Gallimard/Quarto
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