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La mort nous irait-elle si bien?

La mort nous irait-elle si bien?

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 01/09/2001
Dans l’un de ses textes délicieusement caustiques mis en musique par Léo Ferré, Jean-Roger Caussimon affirmait qu’il ne faut pas chanter la mort, ce sujet morbide qui garantit un bide aux guichets. Je ne saurais pas vous en expliquer le comment ni le pourquoi, mais il me semble que la mort est drôlement présente dans les livres de l’actuelle saison littéraire. Reflet de l’air du temps? Conséquence du vieillissement de notre population? Symbolique soupir de soulagement collectif à l’idée d’avoir survécu au bogue de l’an 2000? Allez savoir! En tout cas, nos écrivains ont apparemment l’âme au deuil, ainsi qu’en témoignent certains bouquins récemment arrivés sur nos rayons.
Des exemples, me réclamez-vous ? Prenez Du mercure sous la langue (Les Allusifs), qui marque le retour de Sylvain Trudel à la littérature pour adultes après cinq années consacrées presque exclusivement à l’écriture de livres pour la jeunesse: dans cet extraordinaire roman bref, l’auteur du Souffle de l’Harmattan prête sa plume à Frédéric Langlois, un adolescent en phase terminale du cancer, à juste titre révolté par l’imminence de sa fin. Prenez aussi Gazole, le deuxième roman de Bertrand Gervais, où la jeune paumée qui donne son surnom au livre est tourmentée par les mystérieuses raisons du suicide par pendaison de son ami Lance, parolier du groupe rock dont elle fait partie. Prenez Madame Perfecta (Leméac), l’hommage qu’Antonine Maillet rend sur le mode romanesque à cette défunte immigrante espagnole qui fut sa femme de ménage, son amie et sa confidente pendant vingt ans. Prenez encore Kaléidoscope brûlé (XYZ), deuxième volet de la «trilogie du cirque» de Sergio Kokis, retraçant la déchéance de ces pittoresques saltimbanques qui ont fui l’Europe dévastée par la Seconde Guerre vers une Amérique du Sud qu’ils prenaient pour la Terre promise.

Ce ne sont là que quelques exemples, un échantillon difficilement représentatif de l’ensemble de la production, j’en conviens. Mais s’ajoutent cependant à ceux-ci tous ces romans noirs, genre qui connaît chez nous un formidable essor depuis quelques années et qui impose, il va sans dire, le thème de la mort, souvent violente. Ici, on le devine, juste les titres sont assez éloquents. Je n’en citerai que quelques-uns, presque au hasard : Les nuits tomberont une à une de François Lanctôt (Lanctôt), Un pied dans l’hécatombe de l’iconoclaste Nando Michaud (Triptyque) et Des clés en trop, un doigt en moins, premier roman attendu de notre collègue Laurent Laplante (L’instant même).

Certes, je connais autant les dangers de la généralisation abusive. À force de chercher à tout prix le thème ou les thèmes dominants de chaque saison littéraire, nous, chroniqueurs et commentateurs, avons parfois tendance à créer artificiellement des catégories, des grilles de lecture, des phénomènes de mode qui somme toute ne correspondent pas à la multiplicité des œuvres. Et même si la mort a toujours été un thème fondamental de la littérature mondiale, je ne peux m’empêcher de noter la proportion de nouveaux livres québécois où il en est question.

Grugé par autant par le désespoir que par la maladie, furieux contre l’univers en général et ce Dieu de la bienveillance duquel il doute, voire de l’existence, Frédéric Langlois, le héros tragique de Sylvain Trudel, renie en dernière instance les poèmes et les lettres qu’il rédigeait pour exorciser son angoisse, faire taire ses démons. «La poésie ne sauve les poètes d’aucun mal, mais elle les emmure vifs dans tout ce qu’ils ont toujours su», affirme Frédéric avec toute l’amertume qui l’habite. Pourtant, à l’instar du personnage de Lance chez Bertrand Gervais, c’est dans l’écriture qu’il a su trouver un peu de cette transcendance qui fait cruellement défaut à notre époque en deuil de sens.

Sans doute, Sergio Kokis n’a-t-il pas tout à fait tort de prétendre (dans l’entrevue qu’il nous a accordée) que l’art en général, la littérature en particulier, ne peut pas grand chose de concret contre les scandales et horreurs de notre monde. Pourtant, par l’alchimie du verbe, par la seule magie des images et des idées, les meilleurs de nos écrivains arrivent à nous toucher profondément, à pactiser avec ces morts que nous portons tous en nous, pour voler une expression chère à Suzanne Jacob, dont le plus récent roman, Rouge, mère et fils (Seuil),explorait justement le rapport avec nos chers disparus.

En somme, la littérature pourrait-elle servir à nous rendre plus sensibles, plus humains? J’ai la naïveté de continuer de le croire.
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