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La mémoire qui flanche

La mémoire qui flanche

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 01/06/2001
« Tout me fuit », affirme Autrement, narrateur de Loin des yeux du soleil, le premier roman baudelairien de Michel Dufour. La formule pourrait se conjuguer à la première personne du pluriel et s’appliquer à l’ensemble du Québec, voire de l’Occident. Nonobstant notre devise nationale d’ailleurs amputée de son complément d’objet indirect, nous formons une belle nation d’étourdis, toujours prompts à faire table rase pour succomber au chant des sirènes de l’air du temps.
Pourtant, la littérature est là, qui veille à ce que tout ce que nous avons été collectivement et individuellement, tout ce que nous sommes, ne sombre pas dans l’oubli. En font foi le succès populaire des sagas historiques d’un Paul Ohl, d’une Pauline Gill, d’une Marie Laberge (dont le roman Gabrielle, premier volet de sa trilogie « Le goût du bonheur », se serait déjà vendu à une centaine de milliers d’exemplaires). Depuis Les filles de Caleb, le goût du public d’ici pour les récits qui s’inspirent de l’histoire récente ou lointaine ne se dément pas et l’on ose prédire un bel avenir aux récentes parutions du genre : la série du « Royaume de mon père » de Fabienne Cliff ; La bataille de Forillon de l’avocat et journaliste Lionel Bernier; et L’impératrice d’Irlande, qui valut à Romain Saint-Cyr une mention spéciale du jury du prix Robert-Cliche 2000.

Certes, le roman ne peut se substituer impunément à l’Histoire. Dans son essence, la fiction n’est liée par aucune obligation de dire la vérité, rien que la vérité. Mais quand la mémoire collective nous fuit, il est bon que la littérature vienne nous rappeler d’où nous venons, histoire de mieux nous indiquer quels chemins emprunter vers notre avenir.

La mémoire et la mère

L’ennui avec l’Histoire officielle, c’est qu’elle a été rédigée par et pour les vainqueurs, d’où cette déplorable tendance à en négliger les chapitres moins glorieux. Animé de ferveur humaniste, Paul Ohl nous a offert l’automne dernier Black : les chaînes de Gorée, qui retrace la traite des Noirs. En écho à cet appel à l’éveil des consciences, paraît ces jours-ci une œuvre d’une puissance peu commune signée Marie-Célie Agnant. Deuxième roman de cette figure injustement méconnue des lettres haïtiano-québécoises, Le livre d’Emma évoque d’une manière bien différente les pages les plus sombres de l’histoire de ce continent.

Négresse à la peau si noire qu’on la dirait bleue, Emma, émigrée au Québec, est née de père inconnu et de mère trop connue dans un misérable pays qui ne peut être qu’Haïti. Internée à la suite du meurtre de sa petite, elle refuse d’acquiescer à une autre langue que sa langue maternelle. Le psychiatre chargé d’évaluer si elle est apte à subir un procès fait alors appel à Flore, une travailleuse sociale originaire de la même île qu’Emma. Au fur et à mesure que cette « négresse ratée » (comme l’a surnommée Emma) traduit du mieux qu’elle peut les récits labyrinthiques de l’infanticide, un lien se tisse entre les deux femmes. De l’Afrique ancestrale aux rives du Saint-Laurent, Emma retrace son itinéraire familial et personnel, emblématique de la malédiction qui depuis des siècles pèse sur les femmes noires, ces étranges fruits de la nuit. Quelque part entre Toni Morrison (Beloved) et Anne Hébert (Les enfants du sabbat), auxquels elle ne doit pourtant pas grand chose, Agnant signe un véritable chant de colère et de détresse, un blues à la fois langoureux et violent, fielleux et mélancolique, dont le mérite est de restituer à une tragédie collective sa scandaleuse ampleur.

En somme, Le livre d’Emma ne dit pas autre chose que Rouge, mère et fils, ce superbe livre qui marquait le retour de Suzanne Jacob à l’écriture romanesque : à savoir qu’il nous faut être attentifs à la voix de nos morts, à défaut de quoi nous ne saurons rien transmettre de valable à nos descendants.


***


Black : les chaînes de Gorée, Paul Ohl, Libre-Expression
L’impératrice d’Irlande, Romain Saint-Cyr, VLB
La bataille de Forillon, Lionel Bernier, Fides
« Le royaume de mon père » : I- Mademoiselle Marianne, et II- Miss Mary Ann Windsor, Fabienne Cliff, VLB
Le livre d’Emma, Marie-Célie Agnant, Remue-Ménage/Mémoire
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