Chroniques

Littérature québécoise

exclusif au web
L’odeur de ma terre

L’odeur de ma terre

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 17/06/2008
Par le biais de son thriller champêtre et existentiel ou une plongée aussi vertigineuse que lyrique dans sa propre psyché, la romancière Monique Proulx comme le poète Joël Des Rosiers nous invitent à nous laisser charmer par l’odeur de la terre… et à sortir de nous-mêmes.
Loin, loin de la ville
Malgré son titre qui agit comme les clochettes de Pavlov sur les assoiffés de mousseux champenois, le nouveau roman de Monique Proulx n’a rien à voir avec le vin effervescent associé aux grandes et petites réjouissances de la vie, ou si peu. Six ans après son précédent opus, l’extraordinaire Le cœur est un muscle involontaire, la romancière originaire de la Basse-Ville de Québec revient au roman avec Champagne, un livre situé aux antipodes de ce que peuvent attendre les lecteurs d’Aurores montréales, trop habitués aux décors résolument urbains où elle avait pris coutume de camper ses intrigues.

La coutume n’étant pas une obligation, Proulx reprend ici une idée qui germait dans une nouvelle publiée dans les pages du Devoir il y a… quinze ans, déjà! Il s’agit, en l’occurrence, de «La clé», reprise dans le recueil collectif Coup de foudre (XYZ éditeur, 1993), auquel j’avais moi-même également collaboré. Comme dans ce bref récit de quatre pages à peine, Champagne (le terme médiéval qui désignait l’espace sauvage en dehors de la ville) brosse le tableau d’une manière de paradis sur terre: le lac à l’Oie, quelque part dans le nord de Montréal. Sur ce jardin d’Éden, qui semble avoir pour le moment échappé aux promoteurs sans scrupules, règne depuis plus d’un quart de siècle Lila, une singulière souveraine «qui aime mieux les animaux que les humains». Mycologue avertie, cette femme possède une connaissance proprement encyclopédique des chanterelles, bolets et anges de la mort. Serait-on en présence d’une meurtrière? Poser la question à l’entrée du roman peut toujours passer, mais y répondre ici pourrait hypothéquer le plaisir du lecteur — ce qui n’est pas le genre de la maison, ajouterais-je pour filer la métaphore immobilière…

Ce qu’on peut dire, c’est que Lila évolue au centre d’une constellation de protagonistes vivants et vibrants, comme seule Monique Proulx sait en esquisser les contours, avant de leur donner chair, sang et âme. D’abord, le couple formé de Claire, la scénariste au métier portatif qui planche sur des histoires d’assassinat et qu’on essaiera de ne pas confondre avec l’auteure qui, elle aussi, écrit pour le cinéma (Le cœur au poing, Souvenirs intimes, etc.), et son conjoint des week-ends, Luc. Puis leurs invités occasionnels, qui apportent de la ville des fromages aux parfums inhabituels: Violette, la locataire d’un chalet, hantée par d’effroyables cauchemars liés à un passé lugubre; Jim, le Noir baraqué; Marianne, l’infirmière, et son conjoint, Simon, ex-professeur d’éducation physique; et, le dernier mais non le moindre, le jeune Jérémie, le neveu balafré de Simon, grand amateur des aventures de Harry Potter, qui livre une guerre sans merci aux fourmis, assurément l’un des plus beaux personnages d’enfants que nous ait donnés la littérature québécoise depuis Le souffle de l’Harmattan de Sylvain Trudel.

Ode à la nature québécoise, à sa faune et à sa flore, avec lesquelles nous entretenons parfois inconsciemment des rapports peut-être troubles mais fondamentaux, Champagne dévoile peu à peu ses mystères en tissant autour du lecteur une sorte de toile d’araignée captivante, envoûtante. Entrelacs de grandes et petites tragédies domestiques, de passions déchirantes et d’amours contrariées, ce quatrième roman (et sixième livre) de Monique Proulx en un quart de siècle d’écriture confirme que si l’écrivaine n’est pas aussi prolifique que le souhaiteraient ses inconditionnels (dont moi), l’extrême qualité et la force de son œuvre compensent amplement pour la quantité.

Nul n’est une île
Le terme «caïque» désigne une petite embarcation étroite et pointue, à rames ou à voile, en usage dans la mer Égée. Si je prends la peine de le préciser au moment d’aborder le plus récent recueil de poésie de Joël Des Rosiers, c’est pour bien montrer qu’en dépit des allures créoles de ce vocable d’origine méditerranéenne, ce dernier ne renvoie nullement à une quelconque mémoire caribéenne qui n’a, somme toute, jamais nourri outre mesure l’œuvre du poète d’origine haïtienne. On se souviendra, par ailleurs, de la dédicace en forme de boutade qui ouvrait le premier opus de Des Rosiers, Métropolis Opera, paru il y a vingt ans: «Toi qui geins sous les Tropiques, ces vers ne te sont pas dédiés.»

Il ne faudrait cependant pas croire que Caïques témoigne d’un rejet de l’île natale vers laquelle Césaire, ce phare exemplaire des lettres antillaises, semblait nous enjoindre de retourner. Il y a retour et retour, on s’entend. Chez Des Rosiers, qui a toujours refusé l’exotisme de pacotille dans lequel une certaine critique métropolitaine voudrait enfermer les écrivains du Sud, le poème représente le lieu par excellence du souvenir, certes, mais un souvenir affranchi de la nostalgie et de la sensiblerie, un souvenir empreint d’émotion sincère. C’est notamment le cas dans l’évocation de la figure du père, une figure dominante, quasiment plus dominante maintenant que l’homme a disparu, pour laisser place à son spectre magnifié. Car ainsi que je l’ai écrit en d’autres pages, on ne guérit pas de la mort pourtant nécessaire du père; de cela, je demeure convaincu et je crois bien que Joël Des Rosiers, qui a reçu une formation de psychanalyste, en conviendrait avec moi.

Des amandiers de la patrie aux conifères du pays d’adoption en passant par les paysages de tous les lieux de l’errance, Caïques offre un éblouissant panorama des lieux habités ou traversés par le poète. Pour la première fois peut-être véritablement ludique («avec le nom que je porte/je n’ai de compte à rendre qu’aux fleurs»), l’auteur de Vétiver (Grand Prix du livre de la Ville de Montréal) joue volontiers avec homonymes (mère et mer) et anagrammes (colère et créole), tout en réaffirmant cette suprême sensualité que sa poésie a su acquérir au fil des années et des recueils. Car si la littérature est parfois une invitation à la transcendance, à l’échappée-belle de soi-même et du monde qui nous entoure, elle peut, parfois, être également une manière de mieux habiter les lieux, à commencer par notre propre corps.


Bibliographie :
Champagne, Monique Proulx, Boréal, 400 p., 27,95$ Caïques, Joël Des Rosiers, Triptyque, 134 p., 22$
Partager cet article
Commenter sur facebook
  1. Accueil
  2. Chroniques
  3. Littérature québécoise
  4. L’odeur de ma terre