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L’ici et l’ailleurs en question

L’ici et l’ailleurs en question

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 01/03/2001
Est-il encore pertinent de chanter la littérature nationale, en cette ère où « globalisation » rime avec « dissolution des frontières » ? Sans doute, mais avec quelques bémols. J’en reviens à cette préoccupation, fort chère à mon cœur, qui traduit bien un certain air du temps. Récemment, Leméac inaugurait une collection baptisée « ici, l’Ailleurs », qui convie des écrivains à ouvrir aux lecteurs et lectrices leur jardin intime. Rendons grâce à l’écrivaine d’origine franco-macédonienne Aline Apostoslka d’avoir eu la bonne idée de fonder cette collection, dont on pourrait presque considérer son émouvante Lettre à mes fils qui ne verront jamais la Yougoslavie comme le modèle. Février a vu arriver sur les tablettes les bouquins des trois premiers auteurs à avoir répondu à son invitation, en l’occurrence Pierre Samson, Christiane Duchesne et Naïm Kattan.
On le devine, les trois essais abordent la problématique du rapport à l’autre et à la nation de manière fort dissemblable. Tandis que Naïm Kattan a choisi la confession intime pour nous parler des cités qui l’ont mis et remis au monde (Bagdad et Montréal, notamment) et que Christiane Duchesne a emprunté la manière lyrique et baroque qui lui sied admirablement pour interroger ses racines réelles et imaginaires Pierre Samson a préféré poursuivre sa réflexion sur cette étroitesse d’esprit, ces contraintes auto-imposées qui asphyxient selon lui la littérature, voire la nation québécoise elle-même. Métamorphosé en un impitoyable Mister Hyde, l’auteur de la flamboyante « trilogie brésilienne » souligne à grands traits les errements de notre institution littéraire et du marché qui la soutient, toutes deux obnubilées par les logiques marchande et populiste qui, trop souvent, évacuent le caractère véritablement artistique des œuvres au profit de leurs capacités racoleuses de séduire, de rassurer, et donc de rapporter des sous.

Cela nous vaut des passages cinglants sur les monstres sacrés de nos lettres, la littérature jeunesse, la poésie urbaine, la nouvelle et la littérature « gay », catégorie floue et superfétatoire s’il en est une à laquelle Samson, homosexuel avoué, a horreur d’être associé. À ce sujet, on me permettra d’évoquer ici cette anecdote savoureuse à propos d’une visite de Samson à la succursale de la chaîne Renaud-Bray située dans le « Village » du centre-sud de Montréal (d’ailleurs surnommée Renaud-Gay, dans le milieu), où on l’avait invité pour une séance de signatures sans par ailleurs vérifier au préalable la quantité de livres de Samson en inventaire… et le rayon où on les rangeait. Au-delà des prises de position controversées du pamphlétaire, Alibi oblige à questionner la pertinence des catégories en littérature, qu’elles soient basées sur l’appartenance ethnique, la nationalité ou l’orientation sexuelle des écrivains.

La table étant mise, je me dois de saluer la naissance récente d’une nouvelle maison d’édition québécoise (encore une !), dont le projet éditorial traduit apparemment une volonté d’élever la littérature au-dessus des foires d’empoigne de la tribu. Dirigée par Brigitte Bouchard, Les Allusifs ont lancé cet hiver quatre « romans brefs », genre qu’on nous décrit comme parfaitement adapté au rythme haletant de la vie moderne. Ce slogan discutable mis à part, j’aimerais attirer l’attention sur les titres lancés à ce jour : Tête de pioche, d’André Marois (une novella résolument noire par l’auteur d’Accident de parcours), Prague, hier et toujours, de Tecia Werbowski, L’autre, de Pan Bouyoucas et King Lopitos, de Vilma Fuentes. Voyons voir : trois œuvres d’auteurs résidant au Québec quoique d’origine étrangère (Marois, Werbowski, Bouyoucas), deux traductions de l’anglais (Werbowski) et de l’espagnol (Fuentes). Autant dire que Les Allusifs se donnent d’emblée une image résolument cosmopolite. Et c’est tant mieux.

Qu’on me comprenne bien : il ne s’agit pas de célébrer d’office tout auteur qui n’est pas natif-natal et de nier du coup l’importance et la qualité de la production des Québécois de vieille souche. Néanmoins, cette ouverture de l’ici à l’ailleurs, cette capacité d’accueillir et d’assimiler l’autre s’inscrivent dans la poursuite d’une conquête du monde fort louable, preuve de la maturité de notre littérature encore jeune.


***

Alibi, Pierre Samson, Leméac/ici, l’Ailleurs
Le premier ciel, Christiane Duchesne, Leméac/ici, l’Ailleurs
Les villes de naissance, Naïm Kattan, Leméac/ici, l’Ailleurs
Lettre à mes fils qui ne verront jamais la Yougoslavie, Aline Apostoslka, Leméac/Présents
Tête de pioche, André Marois, Les Allusifs
Prague, hier et toujours, Tecia Werbowski, Les Allusifs
L’autre, Pan Bouyoucas, Les Allusifs
King Lopitos, Vilma Fuentes, Les Allusifs
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