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L’art du dialogue

L’art du dialogue

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 02/12/2008
Tout discours est dialogue, implicite ou explicite. En littérature, ce dialogue peut parfois s’articuler sur un mode amoureux ou interculturel, parfois sur les deux modes. C’est en tout cas une intuition que j’ai cru vérifier à la lecture du roman d’Annick Charlebois et du poète Fernand Durepos.
L’exil et le royaume
Dans la tourmente des débats qui ont accaparé bien des tribunes au fil de la récente campagne électorale canadienne, on ne s’est guère étonnés de voir ressurgir celui qui associe la culture à l’identité, deux concepts malaisés à définir. Qu’est-ce qui fonde une culture, au juste? En quoi cette dernière est-elle porteuse de nos identités individuelles et collectives? Et, plus précisément, qu’entend-on par ces valeurs (culturelles) québécoises? Ces interrogations sont inscrites au cœur de Peut-être que je connais l’exil, le charmant premier roman que signe Annick Charlebois dans la sympathique collection Première Impression chez Québec Amérique. Avec une modestie qui l’honore, l’écrivaine explore les thèmes de l’identité et de l’exil en filigrane d’une belle histoire d’amour sans jamais laisser ses réflexions prendre le pas sur les qualités romanesques de son bouquin et sur l’obligation de faire vivre ses personnages de manière vibrante, convaincante.

Québécoise «de vieille souche», Justine s’éprend de Miguel, un Salvadorien qui a fui sa terre natale déchirée par la guerre. Elle est insomniaque et angoissée, un peu à la manière des personnages urbains qui peuplent les films de Woody Allen; il fait preuve d’une nonchalance peut-être surprenante chez un expatrié au passé alourdi par l’Histoire. Ensemble, ces jeunes Montréalais forment un couple attachant quoique dépareillé — mais tout leur intérêt comme dramatis personae ne réside-t-il pas justement là? En somme, ils constituent un couple moderne, dont le plus «acculturé», «déraciné», «écarquillé» des deux n’est peut-être pas celui qu’on pourrait imaginer de prime abord. «Les gens croient qu’avec Miguel, je découvre une autre culture, un autre pays, remarque la jeune femme, tout à fait lucide. Ils trouvent l’idée intéressante. Les plus curieux veulent savoir, eux aussi. Ils lui demandent comment c’est, chez lui». Justine met ici le doigt sur quelque chose, il va sans dire. Car au-delà des clichés sur la langue, les us et coutumes qui diffèrent passablement, les échanges culturels, il y a la question du regard, celui qu’on porte sur l’Autre, celui que l’Autre porte sur soi et les siens. Et c’est dans le croisement de son regard avec celui de son aimé, dans cette confrontation sans violence des visions nécessairement divergentes, que Justine apprend à mieux savoir qui elle est, ce qu’elle est et quelle est sa place dans le monde: «C’est ça qu’il me fait découvrir, ajoute d’ailleurs la protagoniste. Mon pays, un territoire dont les frontières m’apparaissent soudain concrètes, matérielles, réelles.»

Il n’y a pas si longtemps, mon pote Dany Laferrière déplorait (un peu prématurément, à mon humble avis) le silence, inacceptable à ses yeux, des écrivains et intellectuels québécois dans cette fastidieuse séance de remue-méninges collectif sur la question des accommodements raisonnables. C’est vrai qu’entre les divagations spécieuses d’une Denise Bombardier (cette ex-grande dame du journalisme recyclée en gardienne autoproclamée d’un certain ordre établi aux parfums de puritanisme catholique, à la fois mère supérieure, thuriféraire des puissants et, accessoirement, auteure de bluettes insignifiantes) et d’un Richard Martineau (cet ersatz à demi-lettré de Foglia, soi-disant franc-tireur dont la paresse intellectuelle n’a d’égale que la capacité inépuisable de noyer toute réflexion dans des arguments fallacieux), il ne s’est guère élevé dans le brouhaha de voix posée, sereine pour tenter de dire où en était le Québec métropolitain et cosmopolite, qu’on oppose parfois à tort à celui des régions excentrées. Par le biais de cette romance toute simple mais jamais simpliste, dans une écriture limpide, teintée de sensualité et d’humour, Annick Charlebois livre sa contribution à l’enrichissement de nos méditations sur ces questions qui nous hantent. Elle le fait en toute modestie, à la façon d’une romancière novice et néanmoins en pleine possession de ses moyens. De toute beauté, vraiment.

Redescendre d’amour
Un thème éculé, l’amour? Aux yeux de ceux et celles qui confondent leur désespoir avec une sorte de clairvoyance, il l’est peut-être. Mais certainement pas pour Fernand Durepos qui, à l’instar de bon nombre de ses confrères et consœurs poètes d’hier et d’aujourd’hui, en a fait un thème central. Après Mourir m’arrive (2004) et Les abattoirs de la grâce (2006), Durepos clôt magistralement sa trilogie des Grandes remises de peine avec Le partage de l’usure, un ouvrage bref, à l’écriture épurée, qui confirme son importance dans le paysage poétique québécois contemporain.

Savant orchestrateur d’un dialogue amoureux aux multiples tonalités, le poète a subdivisé son nouveau recueil en trois mouvements («Détourner sauvagerie», «Quand au matin tu m’attends une tasse de ciel dans les yeux» et «Redescendre d’amour comme un apprivoise incendie»). Chacun de ces mouvements réunit une vingtaine de poèmes aux titres souvent longs, évocateurs: «Même en état de pluie passagère c’est bien malgré lui qu’un visage en arrive à trahir la calligraphie de sa joie», «Perdre contrôle des locomotives que nous avions jadis pour lèvres», «Comment te raconter sinon par hâte de toi qui me revient ce qu’auront dû endurer les ouragans venus t’attendre résigner en mes reins?», pour n’en nommer que trois des plus savoureux.

quelques poils de ton pubis
tressés en chapelet à mes jointures
ton odeur pour unique prière
qu’un souhait
mûrir en fruits
arbre fragile
à peine sorti de toi


Joie et chagrin, ivresse vertigineuse et petite fin du monde, érotisme débridé et émotion pudique, tels sont les pôles, les leitmotivs de cette œuvre à laquelle Durepos — en héritier de Louis Aragon, Jim Morrison et Lucien Francœur — a su conférer des qualités proprement musicales. On lira et relira ses vers, d’une traite comme un alcool fort puis à petites lampées comme un breuvage d’outre-monde. On se laissera bercer par eux comme une petite musique de nuit, enchanteresse, envoûtante, à
laquelle on revient sans cesse, sans même savoir pourquoi. Sans doute parce qu’on s’y retrouve, nus, vulnérables et fiers, comme en face de soi-même, comme en face de l’Autre.


Bibliographie :
Peut-être que le connais l’exil, Annick Charlebois, Québec Amérique, coll. Première Impression, 380 p., 19,95$ Le partage de l’usure, Fernand Durepos, Éditions de l’Hexagone, coll. L’appel des mots, 72 p., 14,95$
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