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Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 05/04/2007
Ces dernières années, on a parfois eu la fâcheuse tendance à multiplier à outrance les classes en littérature, à subdiviser le corpus en un nombre effarant de catégories, selon le genre des œuvres ou encore l’âge, le sexe, voire même l’orientation sexuelle du présumé public cible. Et pourtant, les vrais amateurs de littérature savent qu’il n’existe en somme que deux types de bouquins: ceux qui nous touchent et ceux qui nous laissent de glace. Prenons pour exemple trois ouvrages: un roman, un recueil de poésie et un conte philosophique, respectivement signés Michèle Marineau, Fredric Gary Comeau et Robert Blake.
Menaces épistolaires
On connaît bien sûr Michèle Marineau comme une romancière pour la jeunesse, et non des moindres. Traduite en plusieurs langues et couronnée de nombreuses distinctions littéraires, son œuvre a non seulement fait d’elle une véritable idole des adolescents, elle l’a aussi imposée comme une des voix les plus importantes de cette littérature sur laquelle certains esprits chagrins ont pris l’habitude de lever le nez. Pour mémoire, rappelons que son roman Cassiopée — L’Été polonais lui a valu le prix du Gouverneur général et s’est vu élire livre préféré des jeunes de 12 à 17 ans au palmarès de Communication-Jeunesse pour l’année 2003-2004; que La Route de Chlifa a aussi reçu le prix du Gouverneur général, en plus des prix Alvine-Belisle et Brive/Montréal; et qu’enfin son polar pour jeunes, Rouge Poison, a obtenu le prestigieux Prix du livre M. Christie en 2001.

L’évocation de ce thriller pour ados n’est certes pas innocente, maintenant que Michèle Marineau fait ses premiers pas en littérature générale avec un roman, La Troisième Lettre, qui s’inscrit également dans le genre du suspense. Le livre met en scène Agathe O’Reilly, une comédienne dans la vingtaine, qui mène une existence sans histoire, loin de sa famille, entourée d’un voisin un brin étrange et d’une amie accaparante. Du jour au lendemain, Agathe se met à recevoir des lettres vaguement menaçantes qui ne l’inquiètent cependant pas trop... jusqu’au jour où elle s’aperçoit que quelqu’un s’est introduit par effraction dans son logis. Dès lors, l’angoisse fait son nid chez elle et un certain nombre de questions la tourmentent: qui est l’auteur de ces mystérieuses lettres? Que lui veut-il, à la fin? Et vers qui Agathe peut-elle se tourner pour obtenir de l’aide?

D’une construction finement élaborée qui sait ménager quelques efficaces coups de théâtre, livré dans la même écriture dépouillée, économe et précise qui a fait le succès de Michèle Marineau auprès des jeunes lecteurs, La Troisième Lettre constitue une belle percée en littérature générale pour cette romancière qui, bien qu’elle ait longtemps écrit pour les mineurs, n’a jamais été du nombre des écrivains mineurs. Bien au contraire.

Souvenance du bleu et du jaune
L’Acadien Fredric Gary Comeau, on le connaît pour ses chansons, lui qui a publié trois disques depuis 1999. Il est cependant également artiste-peintre, ainsi qu’auteur d’une fiction radiophonique diffusée à l’antenne de Radio-Canada en 1997, et de sept recueils de poésie publiés depuis 1999. On le connaît également pour sa réjouissante collaboration avec le plus éclectique des jazzmen montréalais, le «multi-souffleur» Michel Dubeau, avec qui il cosignait il n’y a pas si longtemps un très beau disque réunissant des textes de Jack Kerouac récités par Comeau au son des musiques de Dubeau.

Habité par une musique, celle de la nostalgie et des réminiscences attendries, le plus récent recueil du poète de Robertville s’intitule Aubes. Blues en tête et «pinceau entre les dents», Comeau évoque ici des images impressionnistes à souhait: visions de l’être aimé croquées en de multiples décors, échos de musiques diverses (dont celle de Mahler), effluves d’autrefois et, toujours, hantise de sentiments obsédants — le désir, la rage, la conscience de la mort.

«Dans ce petit passage / animé par un tango bigarré / j’avalerai un café / ne répondrai pas à l’appel des cloches /... / je me rappellerai la marée / et mes premières amours», écrit le poète dans Aubes, oscillant sans cesse entre ce spleen des jardins disparus et l’espérance de tous les recommencements. Un paradoxe, certes, qu’exprime Fredric Gary Comeau avec la qualité d’émotion et la rigueur qu’on lui sait.

Le conte est bon
Enfin, pour peu que l’on fréquente les salons du livre québécois, on connaît également Robert Blake, qui n’en a guère manqué un depuis son émergence sur la scène littéraire en 2004. À la fois éditeur et écrivain, Blake s’est révélé au public québécois et fait aimer de lui avec son premier livre, Le Voyage (best-seller surprise écoulé à quelques milliers d’exemplaires) et cette charmante histoire de «La petite pomme» dont il a fait la mise-en-bouche. Trois ans plus tard, le voici de retour avec Kaya, une œuvre de la même eau, qui puise aux sources telluriques de l’Irlande, terre ancestrale de l’auteur.

Au large des côtes de la Grande île verte, M. Jacquot, héros un peu malgré lui, cherche à comprendre pourquoi nos semaines comptent désormais sept jours au lieu des neuf d’autrefois, et comment rétablir l’équilibre dans notre monde en deuil de repères. Sur l’île de Coll, notre bonhomme fait la connaissance d’un lutin et d’une fée, Larin et Naémie. Ces derniers l’aiguilleront dans sa quête, ponctuée de récits et de légendes peuplés d’êtres sages et fabuleux,dont l’histoire inachevée de Kaya, l’enfant aux yeux étincelants qui incarne le monde meilleur auquel tous aspirent. On aura certes compris que l’œuvre de Blake se situe dans la tradition des contes philosophiques modernes, dont Le Petit Prince de Saint-Exupéry est sans doute le modèle le plus réussi, et les livres de Paolo Coelho, les avatars contemporains les plus connus. En dépit de quelques maladresses d’écriture mineures çà et là et d’une certaine naïveté sans aucun doute délibérée, Kaya ne manquera pas de plaire à bien des lectrices et lecteurs friands de ce genre, peu importe leur âge ou leur sexe.


Bibliographie :
La Troisième Lettre, Michèle Marineau, Québec Amérique, 460 p., 24,95$ Aubes, Fredric Gary Comeau, Perce-Neige, 80 p., 14,95$ Kaya, Robert Blake, Le 9e Jour, 219 p., 15,95$
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