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Polars à la française

Polars à la française

Par Denis LeBrun, Pantoute, publié le 15/02/2007
La France est une véritable pépinière d’auteurs de polars de toutes tendances. Du strict roman policier au roman noir en passant par le roman social, les écrivains français contemporains se démarquent des Anglo-Saxons par un style bien à eux. Très souvent cyniques, ils se délectent volontiers de dialectique. Leurs romans sont complexes et enracinés socialement, mais ils ne dédaignent pas une pointe d’humour. Enfin, la plupart ont de véritables prétentions littéraires. S’y côtoient dans le dernier quart de siècle les Sébastien Japrisot, Léo Malet, Frédéric Dard, Jean Vautrin, Alain Demouzon, Pierre Magnan, René Beletto, Jean Claude Izzo, Jean-François Vilar, Gérard Delteil, J.P. Manchette, J.B. Pouy, Daniel Pennac… pour ne nommer que quelques contemporains qui m’ont donné de grands moments de lecture. Voici les nouveaux livres de cinq autres auteurs qui ne déparent pas cette galerie.
L’air du temps
Vadreuil, banlieue parisienne blanche et bourgeoise: Adrien, un jeune «gothique», s’enfonce dans un délire paranoïaque, dans l’apathie d’un système hospitalier complètement dépassé. Certigny, banlieue pauvre voisine où sont regroupés une majorité d’immigrants. Parmi ceux-ci, Lakdar, un jeune Arabe désespéré d’avoir perdu l’usage de sa main droite à la suite d’une erreur médicale, et qui rêve de vengeance et de Djihad en se repassant en boucle un assassinat diffusé en direct de Bagdad. Quant à Anna, une nouvelle enseignante juive au collège de Certigny, bourrée de bonnes intentions, elle se rend compte de l’ampleur de l’échec du système d’enseignement et se bute au racisme primaire de ses jeunes élèves. Ces trois destins nous sont présentés sur fond d’émeutes dans les banlieues parisiennes. Thierry Jonquet dresse un tableau sans concession d’une mutation sociale nourrie à la haine et attisée par l’extrémisme. Pas de misérabilisme pour Jonquet: derrière le romancier se tapit l’ex-trotskiste dont l’analyse sociale est rigoureuse.

Ce roman, écrit principalement avant la crise des banlieues, a été achevé alors que cette dernière atteignait son point d’orgue. L’auteur y a donc inséré des évènements qui donnent encore plus de force à sa fiction. Un livre dur, très noir, qui pousse à la réflexion, mais aussi un roman complexe où l’auteur cerne avec beaucoup d’intelligence les conflits intérieurs de ses personnages. Et quel titre évocateur, tiré d’un vers de Victor Hugo!

Le salaud d’à côté
Issu lui aussi de la vague d’écrivains militants des années 70, Didier Daeninckx n’a jamais cessé d’écrire des textes engagés. Chacun de ses livres est un brûlot qui met en scène des opprimants et des opprimés, et son point de vue est toujours celui des démunis. Chaque roman lui permet de dénoncer des magouilles politiques et économiques ou des injustices diverses en se basant sur des événements réels. Il ne dédaigne pas non plus de revoir des évènements historiques en leur donnant un nouvel éclairage. Itinéraire d’un salaud ordinaire se situe dans cette veine. À travers la vie de Clément Duprets, l’écrivain nous raconte l’histoire de la France de 1942 jusqu’au retrait de la candidature de Coluche à l’élection présidentielle en 1981.

Duprets, après l’école de droit, est engagé dans la police nationale sous l’occupation. C’est un carriériste. Il suit les directives des Allemands sans états d’âme. Il participe aux rafles des Juifs, tue des résistants, mais se tient loin de la torture, sans pour autant la désapprouver. Appuyé par son beau-père, il aura tout juste le temps de se refaire une virginité à la fin de la guerre. Réengagé avec les honneurs, il devient commissaire et participe le cœur léger, sous divers gouvernements, à toutes les bavures que la France aimerait bien garder sous le tapis: guerre d’Algérie, scandales, magouilles politiques et financières, répression des grèves étudiantes et ouvrières… Duprets est un serviteur modèle de l’État, qui élude toute question morale. La force de ce roman coup-de-poing, un peu comme Les Bienveillantes de Littell (Gallimard), tient au point de vue du romancier: Daeninckx se place dans la peau de son personnage et nous restitue sa vision des choses. C’est très réaliste et désespérant de conformisme. C’est aussi très convaincant et éprouvant pour le lecteur: on connaît tous des salauds ordinaires, ou du moins des candidats au titre.

Plumes féminines
Changement de ton avec Brigitte Aubert. Celle-ci s’amuse à se promener à travers les genres (suspense, horreur, humour) avec un égal talent. Elle arrive même à se pasticher elle-même avec délectation. Ainsi, à la suite du classique de terreur Ténèbres sur Jacksonville, elle nous a surpris avec La Morsure des ténèbres, où elle nous entraînait dans une expédition terrifiante à travers le système digestif de Dieu lui-même — un des chapitres les plus désopilants et iconoclastes que j’aie lus! Son dernier livre, Une âme de trop est plus classique… et encore! Il met en scène Elvira, une infirmière dont la vie sociale se résume à surfer sur Internet et à écouter les conversations téléphoniques de son voisin et propriétaire, Steven, dit «le coincé». Mais les rencontres sur Internet attirent toutes sortes de désaxés et Elvira se retrouve à l’épicentre de meurtres en série. Scénario connu, dites-vous? Méfiez-vous de Brigitte Aubert! Elle peut se déchaîner à tout moment!

Construction, imagination, écriture, sensibilité: Fred Vargas est l’étoile la plus brillante du polar français au féminin. Ses livres sont des petits bijoux à déguster lentement. Malheureusement, son avant-dernier livre, Sous les vents de Neptune, a créé un tollé au Québec. Elle y utilisait un joual complètement déconnecté de notre réalité et utilisait trop souvent des expressions à contresens. Au point que la lecture, pour un Québécois, était pénible et presque offensante. Mal conseillée, peut-être? Fred Vargas ne s’est jamais expliquée. Mais ne nous privons pas de l’immense plaisir de lire de nouveau cette excellente écrivaine. Dans son dernier livre (qui déplaira peut-être cette fois aux Normands, dont elle se moque un peu), on retrouve le commissaire Adamsberg au cœur d’une histoire de décapitation et de fantômes. Dans les bois éternels est un pur délice. Ne boudez plus votre plaisir. Je le dis haut et fort: réhabilitons Fred Vargas!

Et qu’on se le dise: il faudra compter sur les femmes parmi la nouvelle génération d’écrivains de polars. Les Sylvie Granotier, Corrine Naa, Chantal Pelletier, Claude Amoz, Maud Tabachnik, Brigitte Kernel, Barbara Abel et Dominique Manotti, pour ne nommer qu’elles, s’imposent dans un genre majoritairement masculin jusqu’à présent. Maxime Chattam, Pascal Dessaint et même Martin Winckler, qui osent des incursions dans le roman policier, n’ont qu’à bien se tenir!

Petit bijou
Enfin, mentionnons un petit plaisir de lecture tout simple, réconfortant même, publié chez l’Estuaire, une maison d’édition belge. Il s’agit d’un carnet littéraire à l’ancienne qui jumelle Jacques Tardi (dessins) et Tonino Benacquista (texte), deux artistes au sommet de leur art. Le Serrurier volant est un court récit d’une centaine de pages à la fois cruel et humain, sur la vengeance et la rédemption. La fusion des dessins et du texte est parfaite, et le lecteur sort comblé de cette lecture. Un livre-objet à conserver précieusement.


Bibliographie :
Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte, Thierry Jonquet, Éditions Fides, 373 p., 29,95$ Itinéraire d’un salaud ordinaire, Didier Daeninckx, Gallimard, Coll. Blanche, 318 p., 29,50$ Dans les bois éternels, Fred Vargas, Éditions Viviane Hamy, 448 p., 34,95$ Une âme de trop, Brigitte Aubert, Seuil policiers, 264 p., 32,95$ Le Serrurier volant, Tonino Benacquista (texte) et Tardi (ill.), Estuaire, 160 p., 24,95$
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