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Noir comme l’Angleterre

Noir comme l’Angleterre

Par Denis LeBrun, Pantoute, publié le 01/05/2002
Si les Américains ont créé le roman noir (Chandler, Hammett, Thompson), ce sont cependant les Européens, et plus particulièrement les Anglais, qui lui font actuellement atteindre des sommets de densité. Pour preuve, ces dernières lectures, excellentes, qui nous font passer par toutes les teintes du genre. Âmes sensibles, s’abstenir !
Le noir assumé

L’histoire du plus récent polar de John Harvey commence par la mort du jeune Nicky Snape, un délinquant de 15 ans arrêté par l’inspecteur Charlie Resnick puis retrouvé pendu dans la douche du centre correctionnel de Nottingham. L’enquête échappe à Resnick qui s’était attaché au jeune Nicky, jusqu’à ce qu’un meurtre sordide soit commis et change la donne. L’inspecteur et son équipe mettent alors à jour une série de viols dont les victimes sont des hommes… Il n’y a pas à dire, Proie facile est un autre petit bijou de roman noir. L’intrigue est très forte, traitée tout en nuances, malgré son sujet particulièrement dur. L’inspecteur Resnick est le prototype du personnage de roman noir. D’origine polonaise, jazzophile, caféinomane et gastronome, il entretient une relation complexe avec quatre chats de gouttière qui l’ont adopté. Mais Resnick est avant tout un humaniste. Dans ses enquêtes, il cherche non seulement le qui et le comment mais surtout le pourquoi. Filtrées par sa vision de la vie, les réponses sont néanmoins toujours enracinées dans le réel. Une série et un personnage complètement maîtrisés : du très bon roman noir, assumé, presque serein.

Le noir militant

Ruth Rendell vieillit bien. Non seulement fait-elle toujours d’excellents suspenses, mais les enquêtes du commissaire Wexford deviennent les véritables visites guidées des problèmes d’une société anglaise bien-pensante et sclérosée. Dans Sans dommage apparent, elle aborde avec lucidité l’hypocrisie des mesures de protection de l’enfance, la banalisation de la violence conjugale et les relents racistes de certains mouvements antipédophiles. L’enquête de Wexford commence par la recherche d’une jeune fille disparue d’une banlieue défavorisée de Kingsmarkham. Cette dernière réapparaît quelques jours plus tard, vraisemblablement droguée, mais refuse de donner une version crédible de ce qui lui est arrivé. Puis une deuxième jeune fille et une troisième disparaissent dans les mêmes circonstances. C’est dans ce climat de peur qu’un pédophile revient en ville après avoir purgé sa peine. Des manifestations s’organisent tandis que deux meurtres font sauter la marmite sociale et que l’hystérie s’installe. Il faut absolument un coupable à la foule. Le racisme et les préjugés s’exacerbent. Tout individu non conforme devient suspect… Contrairement à Harvey, Rankin et plusieurs auteurs de romans noirs, Ruth Rendell ne se sert pas de son personnage central, l’inspecteur Wexford, policier efficace mais un peu terne, pour orienter son lecteur. L’histoire parle d’elle-même et il est clair à sa lecture que l’auteur ne peut supporter la bêtise et les préjugés…

Le noir rédempteur

L’inspecteur Rebus porte bien son nom. Alcoolique, parfois brutal, il fume comme une cheminée, se montre désagréable avec ses coéquipiers et triche parfois avec la lettre de la loi dans le cadre d’une enquête. Mais cet inspecteur de la police d’Édimbourg croit à la justice et garde malgré tout le respect de ses hommes. Dans L’Ombre du tueur, Rebus est sous le coup d’une enquête interne. Il est soupçonné d’avoir détourné des preuves au début de sa carrière, pour couvrir un collègue. Histoire de l’empêcher de faire des vagues à propos de cette épée de Damoclès pendue au-dessus de sa tête, ses supérieurs le chargent d’enquêter sur la mort d’un employé d’une plate-forme pétrolière en mer du Nord. Il réfléchit sur sa situation tandis qu’à Edimbourg la police enquête sur des meurtres en série qui ressemblent étrangement à ceux commis par Bible John, un tueur qui sévissait vingt ans plus tôt et qui n’a jamais été capturé, et un actuel imitateur qu’on surnomme Johnny Bible. Un fil de son enquête dans le Nord, qui met à jour les manigances médiatiques et la corruption des grandes compagnies pétrolières, amènera Rebus au cœur du mystère des deux tueurs en série. Un roman complexe aux intrigues entremêlées ; une situation humaine délicate qui agit comme une catharsis et permet à Rebus d’expurger ses vieux démons ; bref, un superbe roman noir malgré de nombreuses et agaçantes coquilles.


Le noir désespéré

Disons-le tout de suite, Edward Dunford, jeune reporter criminel à l’Evening Post, dans le Yorkshire, n’est pas d’emblée sympathique : naïf, un peu lâche, ivrogne comme plusieurs de ses collègues, il a aussi très soif de célébrité. Il veut " le " scoop ! Son calife à lui (pour paraphraser Iznogoud !), c’est Jack Whitehead, reporter vedette, qui l’a surnommé Scoop par dérision. Deux heures avant l’enterrement de son propre père, Ed ne lâche pas prise : " …enterrement ou pas, il n’était pas question que je laisse ce con de Jack Whitehead sur le coup ".

Il croit avoir trouvé un bon filon en enquêtant sur les liens possibles entre la mort sordide d’une petite fille retrouvée sur un chantier de construction avec deux ailes de cygne cousues dans le dos et deux autres meurtres non élucidés. Son intuition lui coûtera son âme ! Entraîné dans un voyage hallucinant au cœur de la corruption et de la dépravation, il assistera à des meurtres racistes, il sera victime de chantage, il sera torturé et plongera dans une démence alcoolique pour supporter ce qu’il croit être de la paranoïa. Embourbé dans une fange qui n’épargne personne (politiciens, police, travailleurs, journalistes), le reporter deviendra-lui même un salaud dans une scène qui ne laissera personne indifférent. Jusqu’à la chute finale… fidèle à l’esprit du roman.

En David Peace, le roman noir a peut-être trouvé son Lovecraft. Il nous prend aux tripes en un long crescendo où la violence et le désespoir montent d’un cran à chaque chapitre dans des envolées lyriques de noirceur. Difficile de se remettre d’un tel coup de poing ! À déconseiller impérativement aux dépressifs ! Premier d’une série intitulée le " Red Riding Quartet ", 1974 sera suivi par 1977, 1980 et 1983.
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