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La belle histoire

La belle histoire

Par Antoine Tanguay, Les libraires, publié le 16/10/2006
On se souvient rarement des seconds de classe. Il s’agit d’une réalité malheureuse et cruelle puisque souvent, ils auraient eu, en d’autres circonstances, le bonheur de fouler la plus haute marche du podium. Ainsi, des livres publiés sur le continent européen cet automne, c’est sans contredit Les Bienveillantes de Jonathan Littell (Gallimard) qui occupe toute l’attention, faisant du coup ombrage à bien d’autres livres sans doute aussi brillants. Mais le jeu (le cirque?) des médias est ainsi fait. Alors que je rassemblais toutes mes forces pour attaquer moi aussi le pavé de Littell, j’ai été interpellé par un autre roman publié chez le même éditeur, et qui mérite également son chapelet d’éloges : L’Histoire de l’amour de Nicole Krauss.
Dès les premiers chapitres, je savais qu’il faudrait accorder toute la place (lire ici toute cette chronique) à ce chef-d’œuvre, un (très) bon deuxième roman étranger dans la course à la révélation automnale. La dernière page tournée, l’impression s’est confirmée. Choisi par les libraires français comme le livre le plus prometteur de la saison, L’Histoire de l’amour, qui est d’ailleurs en lice pour le Prix Femina étranger 2006, s’impose en effet comme l’un des romans américains les plus importants des dernières années. Et je pèse mes mots. La prose est fluide, mature, d’une grande beauté, et la structure, assez complexe pour nous faire comprendre que l’écrivaine âgée de 32 ans affiche une maîtrise déconcertante de l’art de la jonglerie qu’impose la narration d’un récit à multiples voix. Certes, on a beaucoup entendu parler du fait que Krauss est, accessoirement dans un cadre strictement littéraire, la femme de Jonathan Safran Foer, l’auteur de Tout est illuminé (Seuil, 2003), qui signe cet automne Extrêmement fort et incroyablement près (Éditions de l’Olivier). On prétend d’ailleurs que ce dernier livre entretient quelques liens formels et thématiques avec L’Histoire de l’amour. Mais il paraît aussi que la dame n’aime guère être associée, d’un point de vue littéraire encore, à son amoureux. S’il fallait ne se permettre qu’une seule comparaison, on pourrait dire que le couple Krauss-Safran Foer ressemble un peu à celui que forment Siri Hustvedt et Paul Auster (dont les romans La Nuit de l’oracle et Tout ce que j’aimais possédaient des points communs), sauf que cette fois, les rôles sont inversés, car l’univers de Krauss se rapproche de celui d’Auster alors que le style de son mari rappelle celui de Hustvedt. Voilà pour les parentés littéraires.

L’Histoire de l’amour n’est pas un seul roman, mais bien trois. Il y a d’abord l’histoire de Leopold Gursky, un vieil homme ronchon qui, après avoir été victime d’une crise cardiaque, tente de réinventer sa vie et se risque à l’écriture, cherchant peut-être dans les mots les pièces manquantes d’une existence brisée et dont Krauss nous présente, tout au long de son livre, quelques bouts recollés. Amoureux d’une femme qu’il a perdue lorsque celle-ci est partie pour l’Amérique, enceinte d’un fils qui deviendra écrivain, ce serrurier établi à New York vit de nostalgie et d’eau fraîche et apprend dans le journal la mort du fils qu’il n’a jamais connu. Ironiquement, il est capable d’ouvrir toutes les portes de la ville, mais il ne peut trouver la clé de son passé.

Le récit de Leopold est présenté en alternance avec celui d’Alma, une adolescente dont le prénom est pareil à celui d’un personnage de L’Histoire de l’amour, un roman aussi brillant qu’obscur qui aurait été écrit par le non moins obscur et brillant Zvi Livitnoff. Un jour, la mère d’Alma, traductrice à ses heures, est chargée par un certain Jacob Marcus de traduire ledit roman dont quelques (fascinants) passages entrecoupent la narration de celui de Krauss. Obsédée par la genèse du roman et la vie de son auteur, Alma, qui a perdu son père très jeune, tente aussi de rapprocher Marcus et sa mère. Entre les passages consacrés à Alma et à Léopold, on découvre petit à petit la vie de Livitnoff, qui a perdu toute sa famille et qui a fui l’Europe pour s’établir en Amérique du Sud. Ajoutez à ce magnifique florilège de personnages Misha, le frère d’Alma, obsédé par la religion, et Louis, l’ami de Léopold, qui vit une existence désordonnée et tente de convaincre ce dernier de poursuivre ses projets d’écriture.

Si les thèmes abordés par Krauss (le partage de la mémoire, la puissance des livres, le deuil et, surtout, les blessures de la Shoah) sont fort graves, l’écrivaine parvient à les disséquer sur un ton étonnamment espiègle. Voilà l’une des grandes forces de L’Histoire de l’amour, dont la structure savante et hétéroclite ne nuit en aucune façon au plaisir de lecture qu’il provoque. Car il s’agit d’un roman qui, avant toute chose, traite de… l’amour. Celui des mots, des livres et des humains. C’est aussi un livre qui pose beaucoup de questions, et dont certains passages magnifiques mériteraient à eux seuls des ouvrages entiers. Les extraits de L’Histoire de l’amour, par exemple, vous habitent longtemps. On y évoque différents stades de l’histoire de l’humanité comme l’Âge du verre, l’Âge de la ficelle ou l’Âge du silence, époque où les mots pouvaient être exprimés avec des gestes qui signifient tantôt «Parfois quand la pluie», «Après toutes ces années» ou «Avais-je tort de t’aimer». L’Histoire de l’amour (le livre dans le livre, cette fois) contient enfin un passage en mesure de résumer le sentiment qui habite le lecteur de l’œuvre de Krauss, et qui mérite bien qu’on le rapporte ici : «Même aujourd’hui, toute la gamme des sentiments n’existe pas encore. Il en est qui attendent, au-delà de nos capacités et de notre imagination. De temps en temps, quand apparaît une nouvelle œuvre musicale encore jamais écrite, une peinture encore jamais peinte, ou une chose impossible à prédire, à sonder ou même à décrire, un nouveau sentiment pénètre le monde. Et alors, pour la millionième fois dans l’histoire du sentiment, le cœur se gonfle et absorbe l’impact.» Rien à ajouter à ces mots à la fois beaux et vrais.

Alors que dire de plus sur L’Histoire de l’amour, sinon qu’il est à la fois moderne dans sa forme et intemporel dans son propos? Rarement aura-t-on vu autant de belles qualités dans un récit dont les échos résonnent longtemps, rebondissent sur les parois du cœur du lecteur, s’entrecroisent, s’éclairent les uns les autres pour aller se perdre bien au-delà du livre lui-même. On referme le roman avec l’envie de le relire, de recoller les morceaux et de recommencer une aventure dont toute la richesse nous échappe, pour notre plus grand bonheur. Car il y a parfois plus à dire dans le silence et le non-dit. De quoi nous faire espérer que quelqu’un, quelque part, soit en train de traduire en français le premier roman de Krauss, Man Walks into a Room.


Bibliographie :
L’Histoire de l’amour, Nicole Krauss, Gallimard, coll. Du monde entier, 368 p., 36,50$
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