Chroniques

Littérature étrangère

exclusif au web
L’Homme est un loup pour l’Homme

L’Homme est un loup pour l’Homme

Par Elsa Pépin, publié le 28/09/2011
Deux livres en apparence bien différents abordent le thème de la cruauté dans les combats que se livrent les forts comme les faibles pour survivre. L’écrivain italien Erri De Luca et le Portugais António Lobo Antunes explorent chacun à sa façon les jeux de pouvoir qui fondent les rapports de la vie en société; vie en société qui commence dans la nature, à l’état sauvage. Coeurs sensibles s’abstenir.
La saison des adieux
Nous sommes d’abord plongés dans la montagne, avec Erri De Luca qui met en scène un vieux braconnier et un chamois, tous deux en fin de règne. L’animal sent l’odeur de l’homme et sait que son heure est venue. Il attend son dernier combat avec son bourreau, ironiquement appelé «le roi des chamois». Le chasseur vieillissant trace le bilan de sa vie de voleur de bétail, acceptant au passage d’accorder une entrevue à une journaliste parvenue sur sa montagne, qui le trouble plus du fait d’être femme que d’être journaliste. Il faut dire que le vieux solitaire a perdu l’habitude des femmes. «L’homme qui ne fréquente pas de femmes est un homme sans [sic]», nous dit l’auteur de sa phrase dépouillée et tranchante.

Fable philosophique et poétique sur le pouvoir et la loyauté, Le poids du papillon raconte par petites touches simples «la dernière saison de la suprématie» du roi de la montagne, le chamois, traqué par le dernier des braconniers, deux solitudes qui se rencontrent au bout du chemin. Décliné en aphorismes et réflexions limpides et dénuées de toute fioriture, ce petit livre se lit comme un conte, un condensé de leçons humaines, épuré et sans prétention. L’homme est observé dans sa relation à la vie, à la mort et à l’animal qui devient le baromètre de son système de valeurs. La Fontaine n’est pas bien loin derrière cette fable où il est dit qu’on tire des leçons auprès des animaux. Après avoir tué un bouquetin par erreur, le chasseur torturé par le remords apprend qu’on ne peut rien réparer, mais seulement renoncer à répéter l’erreur. Le braconnier défend la supériorité de l’animal sur l’Homme et lorsqu’un papillon se pose sur le viseur de son fusil, il oppose son «vol saccadé, en zigzag» à celui en ligne droite de la balle en plomb. «Un papillon sur un fusil le tourne en dérision», écrit l’écrivain, résumant en une seule image l’absurdité de la violence des Hommes et la fragilité de la vie.

Empreint d’un humanisme ramené à l’essentiel et longuement mûri, Le poids du papillon s’inscrit dans la lignée de l’oeuvre poétique et poignante, proche de la parabole, d’Erri De Luca, récompensé du Femina étranger en 2002 pour Montedidio. Troquant cette fois sa Naples natale pour la montagne, à laquelle l’écrivain alpiniste rend hommage, De Luca aborde la cruauté de la vie en nature où les Hommes et les bêtes se livrent un duel féroce. La brève nouvelle «Visite à un arbre» arrive difficilement à se tailler une place à la suite du petit bijou qui la précède.

Casse-tête humain
Loin de la montagne sauvage sévit une autre forme de barbarie sociale. La prédation n’a plus rien de naturel dans l’univers infernal de Mon nom est légion d’António Lobo Antunes, un roman choral où se croisent témoins, victimes et bourreaux en lien avec des gestes violents et racistes posés par de jeunes délinquants. Ici, dans le quartier défavorisé en périphérie de Lisbonne, la misère côtoie la solitude. Ce sont les basfonds de l’humanité, sans loi ni Dieu.

Le premier narrateur du roman est un policier en fin de carrière qui essaie tant bien que mal de faire son rapport sur une série d’actes violents auxquels s’est livrée une bande de voyous. Les fusils ne sont plus aux mains d’un chasseur, mais dans celles d’enfants âgés de 10 ou 12 ans, métis et noirs, braquant des pompes à essence sur l’autoroute. Entre les bribes du récit factuel de l’agent s’immiscent des considérations existentielles sur son divorce, sa culpabilité envers sa fille et autres digressions qui forment aussi la matière multiforme des témoignages qui suivront. La prose haletante, affranchie de ponctuation et proche de l’oralité est scandée par l’émotion qui guide ce récit épique de la trivialité.

Le résultat est grandiose bien que la non-linéarité du récit puisse rebuter au départ. La musique d’Antunes hypnotise le lecteur littéralement happé par cette «légion» d’hommes et de femmes qui se confient sans censure, convoquant de manière aléatoire les images qui les hantent. On croise les cauchemars d’une prostituée qui se moque sans scrupule des Noirs, jusqu’à ce qu’elle réalise qu’elle est elle-même métisse. Son récit poignant n’est que le début d’une longue série d’histoires de métissages douloureux, de déchirures familiales et de mensonges honteux. Suivront au crachoir orphelins, violés, agresseurs et enfants au goût de meurtre qui s’égarent dans leurs propres mensonges, confondant le vrai et le faux, la version officielle et celle sublimée, cherchant leur vérité dans le noir, là où la morale s’est brouillée et où ne subsistent que les pièces éparpillées d’un casse-tête humain. Antunes nous fait entrer tour à tour dans la tête d’hommes qui se présentent comme des bêtes voraces et cruelles aux corps disloqués, les restes humains d’un monde barbare.

Psychiatre avant d’être écrivain, Antunes a dû s’inspirer de son étude de la psyché humaine pour écrire ce roman grave où il décortique l’hypocrisie qui fonde les rapports humains et délivre la parole des plus démunis. L’abandon de la religion, de la famille et de l’ordre hante l’univers décadent et désacralisé de l’oeuvre pourtant empreinte de musicalité et de poésie. Chaque chapitre se referme sur une image de douceur, de réconfort ou de beauté: un rire, une caresse, une femme qui danse. Par leur rareté, ces éclaircies poétiques font contrepoids à la cruauté, à l’instar du papillon posé sur le fusil du chasseur d’Erri De Luca.

Récompensé du prix Camoes en 2007, Antunes est reconnu pour ses romans subversifs à la forme libre. Ici, il montre que le passé colonial du Portugal n’a pas été enterré. Le racisme incarné chez ces personnages déchirés exhibe les dérives de notre monde prédateur, construit sur le pouvoir et la domination. Avec économie de moyens, De Luca arrive à la même conclusion qu’Antunes: dans la nature comme dans la société, les Hommes finissent par s’entre-dévorer.




Bibliographie :
LE POIDS DU PAPILLON, Erri De Luca, Gallimard, 82 p. | 14,95$ MON NOM EST LÉGION, António Lobo Antunes, Christian Bourgois éditeur, 510 p. | 39,95$
Partager cet article
Commenter sur facebook
  1. Accueil
  2. Chroniques
  3. Littérature étrangère
  4. L’Homme est un loup pour l’Homme