Chroniques

Littérature étrangère

Le libraire - Numéro 83
Jules Vallès: Un hercule de foire

Jules Vallès: Un hercule de foire

Par Robert Lévesque, publié le 18/06/2014

Je n’avais jamais lu les romans de Jules Vallès lorsqu’un soir, au cloître des Célestins, dans la nuit d’Avignon, il y a vingt ans, j’entendis le comédien Jacques Bonnaffé réciter (que dis-je réciter, investir et puis nous rendre) les phrases généreuses et les invectives de l’alter ego de Vallès, le dénommé Jacques Vingtras (et ce nom de Vingtras que Bonnaffé prononçait vintrâce m’inoculait une fine beauté sonore). J’entendais pour la première fois, ébloui, ému, la vivacité joyeusement et férocement plébéienne d’une pensée à la fois humaniste et humble et d’un sentiment entier de révolte, cette musique tonitruante qui traverse (on est loin de ladite petite musique…) les pages de la trilogie de Vallès (ou trilogie Vingtras) sur son enfance à la dure, sa vie à la misérable et son combat à la périlleuse sur les barricades de la Commune de Paris.

Depuis, j’ai lu L’enfant, Le bachelier et L’insurgé, ces romans fortement autobiographiques qui forment un grand plaidoyer pour le peuple des rues sous la monarchie de Juillet et le Second Empire, sur les vains espoirs des tenants d’une véritable république. Zola admirait Vallès et, dans Livres d’aujourd’hui et de demain, il le comparait à un hercule de foire qui émerveille la foule : « Personne plus que moi ne goûte certaines pages puissantes qu’il a écrites », affirme l’auteur des Rougon-Macquart. Au siècle suivant, Louis-Ferdinand Céline, avare de reconnaissance, sera un admirateur de Vallès. Il tenait Le dimanche d’un jeune homme pauvre, un article paru en 1860, pour un chef-d’œuvre; de cette errance hallucinée d’un homme pauvre, entre désespoir blagueur et violence déchaînée, il appréciait grandement ce qu’il appelait ses dérapages surréalistes

Jules Vallès (1832-1885) ne se pensait pas en écrivain mais en agitateur politique de gauche (ce qu’on ne disait pas alors, ni gauche ni droite, on était rebelle et républicain ou bourgeois et complice du pouvoir impérial). Enfant élevé au fouet par une mère oppressive et au respect forcé des autorités par un père faible et soucieux de mener à bien sa carrière de professeur de province minablement ambitieux, Jules Vallès était un rebelle né, un Indigné avec la majuscule, et tous ses écrits seront des brûlots contre les institutions et le despotisme du passé (il se disait un actualiste, belleversion du mot activiste).

Dans Le bachelier, évoquant la possibilité de la littérature, il écrit : « Je sens bien au fond de moi-même que je ne suis pas né pour écrire. » Il sera d’abord, son bac passé de justesse et par conséquent ne réussissant pas à se faire engager comme ouvrier (ce qui était son rêve avoué), un donneur de cours privés qu’on trouve trop mal attifé pour le garder, et il se fera donc gazetier, un journaliste qu’on licenciera couramment pour le ton de ses articles, un ton qui claque, qui dérange, et puis il créera avec presque rien et des amis ses propres journaux comme La rue puis Le cri du peuple (un siècle avant La cause du peuple de Sartre), des titres qui disent tout de son combat pour les plus pauvres, les démunis, aussi les enfants (lui qui disait ne pas avoir eu d’enfance) à propos desquels il élaborera en visionnaire les esquisses d’une charte des droits de l’enfant qui fut l’un des combats de sa vie. À la toute fin de sa vie, après une vie de célibataire endurci, ou obstiné, une de ses contemporaines, Séverine, plus amie qu’amoureuse, lui fera un enfant qui sera la joie de ses derniers jours, un soleil au bout d’une vie d’orages violents.

Ce n’est qu’après une longue carrière chaotique et héroïque dans une presse de combat menée dans une société où la corruption et la censure d’État règnent en maîtres absolus, avec des emprisonnements à la clé (à Mazas où plus tard Rimbaud à sa première fugue sera enfermé pour ticket de train impayé), les poches à peu près toujours vides, le pain sec et le rata au menu et pas tous les jours, vivant de meublés sans meubles en cagibis crasseux, que Jules Vallès, le descendant prolétaire de Voltaire (qui haïssait ferme le rousseauisme), exilé à Londres après s’être tiré indemne de la « Semaine sanglante » qui mit fin à la Commune, décidera de se mettre en état de roman, si je puis dire, d’ouvrir un chantier littéraire pour y reconstruire sa vie à l’écrit.

Dans une lettre à son ami Hector Malot (le romancier de Sans famille) qui mérite d’être citée longuement, il écrivait en 1875 : « J’ai eu une existence assez meurtrie, j’ai frôlé des existences bizarres, j’ai vu le dessous de bien des choses, j’ai été mêlé à de grands événements. Des Mémoires de moi seraient presque intéressants. […]. Mais mettre absolument son cœur, son propre cœur à nu, avertir le public que c’est bien le cœur de M. Vallès qui a été remué par ces misères ou ces amours, cela me répugne et me paraît presque, vis-à-vis de certaines aventures, une trahison. […] Il reste le roman, le roman qui tient de l’histoire et des mémoires […], une grande machine comme on dit. […] J’enfermerai trente ans de sensations dans le cadre de la politique et de l’histoire, et il y aura de l’amour et de la misère, des sanglots et des fanfares, des portraits d’heureux, des paysages de bataille, des odeurs de campagne, de l’ironie de Paris! Je voudrais qu’après avoir lu ce livre, la génération qui vient nous plaigne, nous pardonne et nous aime. »

Ainsi, à 44 ans, Vallès se mit à écrire une enfance, son enfance (dans laquelle on devine qu’il aima ses parents amers, les comprenant), puis une vie de jeune adulte, sa vie d’étudiant, de journaliste et de barricades, ce qui donna deux romans d’abord publiés en feuilletons sous pseudonymes (il était banni, exilé) dans la presse socialiste sous les titres de Jacques Vingtras I et Jacques Vingtras II, et puis il n’arriva pas à terminer le troisième, L’insurgé, le diabète l’emportant dans la mort à 53 ans. En l’état, ce troisième Jacques Vingtras est cinglant de vie et de verdeur, on traverse la Commune de 1871 au ras des pavés comme au sommet des barricades avec, Zola avait raison, un hercule de foire.

Cent mille personnes suivirent son cercueil jusqu’au Père-Lachaise, là où moururent les derniers combattants de la Commune. Et moi j’entends encore la voix de Jacques Bonnaffé lisant du Vallès-Vingtras dans la nuit d’Avignon…

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