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J. M. Coetzee: Admettons que je sois mort

J. M. Coetzee: Admettons que je sois mort

Par Robert Lévesque, publié le 11/11/2010
Venu tard à l’autobiographie, ses soixante ans sonnés, J. M. Coetzee, pour entreprendre ce travail intime, avait tenu à garder la distance entre lui et lui. L’enfant blanc mi-anglais mi-afrikaner qu’il avait été dans un lotissement sans arbres de la banlieue de Worcester (à 150 km du Cap, en Afrique du Sud) dont les rues portaient des noms d’arbres (il est né avenue des Peupliers en 1940, les chiottes dans la cour), il l’avait approché à la troisième personne du singulier, au «il» (il joue avec l’aspirateur, il ne confie rien à sa mère, il n’a encore jamais vu de serpents dans les kraals). C’était Scènes de la vie d’un jeune garçon, le premier volet paru en 1997. Ainsi, il observait le sujet «il» qui découvrait la rase campagne à vélo, les vipères dans les déserts, l’amour de sa mère auquel il ne savait répondre, les tondeurs de moutons, les récits de la guerre des Boers et sa découverte de l’Autre: afrikaner, anglais, métis, coloured, noir, juif… Cette société que gangrènera l’apartheid, politique de ségrégation raciale imposée quand il avait 8 ans, il ne pourra pas la considérer sienne. Cette loi inique l’éloignera de son pays, l’enfance terminée.
Ses lecteurs alors peu nombreux, mais fidèles, comprirent que s’il n’avait pas parlé directement de l’apartheid dans ses œuvres romanesques, il se refusait à parler directement de lui, Sud-Africain blanc. Coetzee avait dès le départ refusé d’être un écrivain prisonnier des tenants d’une machine d’horreur politique, il n’a jamais voulu, comme d’autres collègues écrivains de ce pays, être enfermé dans ce drame. Ses fictions, il les situait hors de l’actualité et de tout engagement, mais les inscrivait au cœur des névroses, des folies. Ainsi, son premier roman, Au cœur de ce pays, paru en 1977, dont le pays était une ferme isolée dans laquelle une vieille fille terrée, terrorisée, assassinait son père et la femme qu’il avait fait entrer dans la maison.

Au second volet de son entreprise autobiographique, Coetzee augmenta la distance. Dans Vers l’âge d’homme, paru en 2002, portant sur ses années d’étudiant en Angleterre alors qu’il avait pu, à 19 ans, échapper à l’amour de sa mère et à la situation inextricable (en 1959) du régime d’apartheid, l’écrivain décidait que ce «il», lui, l’Afrikaner blanc, il l’observerait non seulement de plus loin encore, mais de dos, filant comme un détective cet insaisissable ego égaré dans Londres qui vivait sa saison en enfer de 19 à 23 ans, et ne se trouvait du bonheur que dans la littérature, chez ceux du pays de la littérature, du régime de l’art, lisant Flaubert, Conrad, Pound, Brecht, Eliot, Rilke, Pope. Coetzee rêvant de n’être plus un Sud-Africain (un sort), mais un Écrivain (un destin), un homme qui se fait sur le papier noirci, mais… ça ne venait pas. Vers l’âge d’homme étant pour ce solitaire un trajet difficile à accomplir. Il demeurait un enfant cherchant sa place dans le monde, désespérant de la trouver et s’efforçant d’oublier ce pays maudit qui le rendait malade et dont il ne voulait pas parler directement, politiquement. Ce second volet, ce «vu de dos», se concluait sur la peur que son seul don soit celui d’être malheureux…

Et vient maintenant en 2010 (alors que Coetzee a 70 ans) L’été de la vie, troisième volet sur l’homme que fut Coetzee durant les années 70 entre le retour non pas au pays, mais au «paysage» qui fut le sien, et son premier succès d’écrivain en 1977. Mais la distance entre lui et celui-là va tellement se distendre sous sa plume qu’il nous demande de croire qu’il est décédé — admettons que je sois mort — et que c’est un autre, un jeune universitaire ne l’ayant jamais rencontré, qui tente d’écrire sa biographie, se concentrant sur ces années au bout desquelles, loin desquelles, J. M. Coetzee accèdera à la grande reconnaissance, obtenant en 2003 le prix Nobel.

Avec des fragments de notes laissés par l’auteur de Disgrâce (son Booker Prize de 2001), le jeune universitaire va à la rencontre de quelques personnes (quatre femmes et un homme) qui l’auraient plus ou moins connu alors que, dans la trentaine, revenu de ses exils américains et britanniques, il était professeur de littérature au Cap et, célibataire, il vivait avec son père vieillissant. René de Obaldia a commis quelque chose du genre en publiant Exobiographie en 1993. Obaldia se regardait comme s’il s’agissait d’un autre: moi est un autre…

Coetzee, lui, se glisse dans le regard et la tentative de compréhension de ce jeune universitaire qui entend expliquer ce Coetzee, grand écrivain mort en Australie… Cependant, chez ces connaissances de l’auteur de Michael K, sa vie, son temps (son premier Booker en 1985, un Candide tentant de survivre dans une Afrique du Sud ravagée par une guerre civile), une cousine, une ex-collègue d’université, une femme mariée qui fut sa maîtresse, la mère d’une de ses élèves et un type qui obtint un poste que Coetzee convoitait, le souvenir qu’ils ont de lui n’est guère brillant, l’homme n’était en rien remarquable, le professeur quelconque et peu intéressé par ce métier, l’écrivain si discret qu’on n’avait pas remarqué son importance à venir, et l’amant un médiocre partenaire au lit: «pas le moindre sex-appeal», «il faisait l’amour en automate», «les femmes ne s’éprenaient pas de lui»…Bref, son été de la vie, à les en croire, fut un hiver affectif.

On lira avec intérêt les passages concernant la question politique à laquelle il ne semblait nullement s’intéresser, à en croire le quintette. On le dépeint fataliste et utopiste. Devant la question sud-africaine, il était démuni, impuissant, «un outsider», dira Sophie, une Française qui partageait un cours sur la littérature africaine avec lui, alors qu’il ne connaissait pas la littérature noire. Sophie qui rit lorsque le biographe lui demande si elle considère Coetzee comme un grand écrivain. Elle conclura que Coetzee n’espérait qu’une chose, que chacun ne soit rien du tout en Afrique du Sud, ni africain, ni européen, ni noir, ni blanc, ni rien d’autre… Il aurait voulu que se coupe le fil de la haine... Coetzee est mort? Vive Coetzee!


Bibliographie :
L’été de la vie, J. M. Coetzee, Seuil, 322 p. | 34,95$ Vers l’âge d’homme, J. M. Coetzee, Points, 240 p. | 14,95$ Scènes de la vie d’un jeune garçon, J. M. Coetzee, Points, 190 p. | 12,95$
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