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Découvertes estivales

Découvertes estivales

Par Gil Courtemanche, publié le 20/07/2011
Les saisons viennent toujours avec leurs rituels et organisent une bonne partie de nos activités. La littérature a longtemps échappé à ce rythme immuable. On publiait un livre quand il était terminé. Puis, les éditeurs ont décidé d’inventer un calendrier littéraire. Rentrée d’automne qui regroupe les livres susceptibles de remporter un prix, donc théoriquement plus littéraires, plus exigeants. Rentrée d’hiver, souvent pour les auteurs consacrés, les valeurs sûres, tous genres confondus: Mankell, Levy, Laberge, qui sont à l’abri des modes, donc des saisons. Et, finalement, les livres de l’été: sagas de bicyclettes bleues, pavés formatés à la Dan George, énième version de Bourne ou d’un quelconque Chacal. Ces rituels laissent l’amateur de littérature dépourvu quand s’annoncent les vacances de la construction et, généralement, il se rabat sur la relecture des classiques. Pas cet été cependant: bien sûr les pavés prévisibles sont là, mais aussi quelques grands livres qui vous promettent un été intelligent et divertissant en même temps. Comme tous les amateurs de livres d’été, vous aurez en plus un roman d’amour, un roman d’aventures et un thriller.
Un thriller pour le long trajet en avion et l’escale. Je n’ai jamais considéré John le Carré comme un auteur de romans d’espionnage ou de suspense. L’auteur de L’espion qui venait du froid, le père de Smiley l’énigmatique, fait tout simplement partie des grands écrivains contemporains. Analyste rigoureux et cynique des absurdités de la guerre froide, le Carré s’attaque maintenant avec une rage systémique aux grandes plaies contemporaines et à la face cachée de la mondialisation et du capitalisme dévorant. Dans Un traître à notre goût, il ausculte le cynisme politique et financier qui compose avec le blanchiment d’argent à l’échelle internationale. Mais, comme dans tous ses livres, au-delà de l’habileté du créateur d’intrigue, c’est l’observateur de l’âme humaine, le radiologue des comportements qui donne toute sa valeur et sa grandeur à l’œuvre. Un autre livre exceptionnel de cet archéologue têtu de la complexité humaine.

Un roman d’amour, mélancolique pour le coucher de soleil, passionné pour la mer démontée. Le musée de l’innocence d’Orhan Pamuk se déroule en 1975, dans une Turquie où la bourgeoisie est écartelée entre la tradition et la quête effrénée de la modernité occidentale. Kemal, un jeune homme insouciant, tombe follement amoureux de Füsun, une parente pauvre, quelques jours avant ses fiançailles avec Sibel, une jeune femme bien sous tous les aspects. Pour cet homme, tout est simple: il aura l’amour de Füsun et celui de Sibel. Il perdra les deux et nous guidera dans un musée d’objets anodins qui sont autant de pierres tombales ou de cicatrices douloureuses de sa passion. Tendre, ironique, délicat, ce roman, qui est aussi un pénétrant portrait de cette société, pourrait s’intituler Le musée de l’inconscience de l’homme.

Pour lire dans la berceuse qui grince légèrement sur la véranda, un époustouflant et revigorant roman d’aventures dans lequel Umberto Eco, au gré d’une série de gravures, écrit le roman d’une époque, Le cimetière de Prague, en se prenant un peu pour Alexandre Dumas. Eco, malicieux comme un singe, érudit comme une bibliothèque, inventif comme un magicien, raconte la deuxième moitié du XIXe siècle. C’est l’époque de tous les complots et de toutes les trahisons, des revirements d’alliance et des conjurations. Tous les personnages sont réels, sauf le «héros», Simon Simonini, élevé dans la haine du Juif. Improbable agent secret, double ou triple, ce notaire de formation ambitionne de devenir le plus grand faussaire du siècle, à tel point qu’il a peut-être une double personnalité. Garibaldi en pâtira. Les morts de la Commune en souffriront. Ce gastronome intarissable, cet homme sans foi ni loi, est là quand apparaît Les protocoles des sages de Sion et quand se profile l’affaire Dreyfus. C’est la chronique méticuleuse d’un siècle dans laquelle tout est vrai, même si elle est l’œuvre d’un romancier qui prend plaisir à être aussi retors que son personnage principal. Curieusement, après avoir lu ces 1 500 pages ou presque, ce n’est pas de repos ou de divertissement que vous aurez besoin pour terminer l’été, mais de plus de lecture. Les bons livres augmentent l’appétit du lecteur. Deux dernières suggestions: un roman poétique et un roman typiquement britannique.

Quand Terre et cendres est paru en 2000, on a su immédiatement qu’Atiq Rahimi, cinéaste afghan vivant à Paris, deviendrait un écrivain marquant. On se demandait néanmoins, un peu inquiet, comment s’effectuerait le passage du persan au français que souhaitait faire l’auteur. Comment transporterait-il dans la langue cartésienne cette écriture, dépouillée dans son ornement, issue à la fois du conte, de l’oral et de la poésie? Les craintes étaient infondées: son premier roman en français fut le cruel et implacable Syngué Sabour, qui remporta le Goncourt en 2008. La poésie et le style narratif du Persan s’étaient glissés élégamment dans la langue de Molière. C’est peut-être encore plus vrai dans son cinquième roman Maudit soit Dostoïevski, une habile et achevée variation de Crime et Châtiment dans laquelle Rahimi plonge à nouveau dans Kaboul, ville de chanvre, de misères, d’obus et de morts insensées. Dans cet univers sans mesure, le crime de Rassoul, ce jeune homme timide qui n’a pas osé «embrasser l’innocence» de sa fiancée, apparaîtra peut-être comme dérisoire, comme si en certains lieux et en certains temps, le meurtre faisait partie de l’ordre naturel des choses.

On dit «faute avouée, faute à moitié pardonnée». C’est ce que le lecteur fera avec le héros de Solaire, le grinçant, mais en même temps amusant roman d’Ian McEwan. Car pour nous faire aimer Michael Beard, coureur de jupons, égoïste invétéré, prix Nobel redondant, cela prend beaucoup de talent et un truc: Michael Beard sait qu’il est médiocre, menteur, dissimulateur, il connaît tous ses travers et avoue qu’il ne fera rien pour changer. Voilà pourquoi, peut-être, on ne se réjouit pas de sa triste fin, car «faute avouée…» Bonnes vacances!


Bibliographie :
Un traître à notre goût, John le Carré, Seuil, 372 p. | 32,95$ Le musée de l’Innocence, Orhan Pamuk, Gallimard, 672 p. | 39,95$ Le cimetière de Prague, Umberto Eco, Grasset, 556 p. | 34,95$ Maudit soit Dostoïevski, Atiq Rahimi, P.O.L, 312 p. | 33,95$ Solaire, Ian McEwan, Gallimard, 388 p. | 33,95$
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