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Casser les moules

Casser les moules

Par Antoine Tanguay, Les libraires, publié le 22/10/2007
On ne saura jamais trop ce qu’il y a dans l’eau présentement chez nos amis écrivains britanniques et américains. Mais le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il existe chez les créateurs de ce début de siècle une volonté farouche de casser des moules et, dans la foulée, de repenser la fiction non pas comme une expérience linéaire, balisée par des principes confortables et institutionnalisés, mais plutôt comme une expérience totale et vertigineuse. Lire ne serait plus une activité paisible, une suite d’associations de faits et de descriptions plus ou moins ordonnés, mais plutôt une entreprise de reconstruction, proche de la résolution d’un casse-tête littéraire sollicitant abondamment les neurones et, parfois, les nerfs.
Pour le meilleur ou pour le pire, selon l’endurance et la curiosité de chacun, David Mitchell et Mark Danieleweski ont fait respectivement, dans Cartographie des nuages et Ô Révolutions, une expérience des limites. La grande question est de savoir si, dans la fiction expérimentale version XXIe siècle, à force de vouloir jeter à terre les formes canoniques du récit, on n’en est pas venus à saborder le récit lui-même. Dans le cas Mitchell, le pari est réussi. Pour Danielewski toutefois, il faudra peut-être réviser nos positions.

La reconstruction du monde
Avec son premier roman intitulé Écrits fantômes (Points), un bijou brodé avec l’assurance des vieux routiers de la prose, Mitchell a fait une entrée fracassante dans le monde des lettres anglo-saxonnes. Les critiques ont été fantastiques, mais son premier opus a surtout bénéficié du respect de l’intelligentsia littéraire britannique. En 2001, avec Number9dream (encore inédit en français, malheureusement), il impose sa voix et devient finaliste au Prix Man Booker. Il le sera encore une fois en 2004 avec Cloud Atlas (Cartographie des nuages), le pavé que publient cet automne les Éditions de L’Olivier. Enfin, l’année dernière, il publiait Black Swan Green, fort bien accueilli aussi. Mais revenons à cette Cartographie des nuages, vaste entreprise qui englobe non pas un, mais bien six récits enchâssés qui se lisent comme un recueil de nouvelles. Ce procédé rappelle, à bien des égards, celui adopté dans Écrits fantômes mais d’une façon mieux mesurée. Il est question ici, entre autres (impossible de résumer sans se perdre dans les associations), d’un avocat bourlinguant dans le Pacifique vers 1850, d’un jeune compositeur britannique, d’un scientifique œuvrant dans le domaine du nucléaire vers la fin de la Guerre froide, d’un récit à suspense à propos d’un complot visant le contrôle de l’énergie atomique, d’un éditeur cherchant la perle rare dans les années 80 et, tant qu’à se laisser aller, d’un clone esclave vivant dans un futur indéterminé qui a vu la fin de l’humanité... Ouf! Tout un programme qui, au premier coup d’œil, peut sembler indigeste, mais qui, une fois qu’on y est entré, ne vous lâche plus. Il faut parfois prendre des pauses pour juger avec le recul l’extraordinaire mécanique romanesque à l’œuvre dans le roman de Mitchell, qui change de registre stylistique selon les différents points de vue narratifs. Les aléas de l’édition (et de la promotion) étant ce qu’il sont, on ne remarquera peut-être pas ce chef-d’œuvre, coincé entre deux piles de fadaises calquées sur un même moule. Ce serait trop dommage de passer son chemin, car Cartographie des nuages, à mon humble avis, doit être considéré comme une œuvre si riche et si redoutable qu’à elle seule, elle confirme la force et l’importance de ce que j’appellerais, faute de mieux, une esthétique de la fragmentation en littérature contemporaine. Cette conception est d’ailleurs à l’image de notre monde informatisé où tout et rien à la fois est à portée de main, et où l’abondance d’informations nous force à appréhender le réel par bribes, en zappant d’une information à l’autre. Mitchell a tricoté serré une œuvre d’une grande maturité dont on ressort grandi. Dans une entrevue accordée au journal The Guardian, il affirmait: «Je manque de sens de la citoyenneté vis-à-vis le monde réel, un sens de l’appartenance. Pour compenser, je m’évade dans le pays de l’écriture.» Voilà qui aide à se faire une idée de la pensée du bonhomme. En me promenant un peu, je n’ai aperçu qu’un ou deux exemplaires par librairie de ce monument: il m’apparaissait donc normal de prendre la plume, comme pour L’Histoire de l’amour de Nicole Krauss l’année dernière, pour signaler l’existence de cette Cartographie des nuages. Espérons que les Éditions de L’Olivier poursuivront la traduction des romans de Mitchell, un auteur majeur à surveiller de très, très près.

L’art de tourner en rond
Mes attentes étaient aussi très élevées envers le second roman de Mark Danielewski, génial auteur du non moins génial puzzle littéraire intitulé La Maison des feuilles, dont j’ai déjà abondamment chanté les louanges en ces pages. Cet automne, il publie un ovni littéraire qui se mord la queue, au propre comme au figuré. Voulant sans doute explorer le principe de la circularité en littérature, Danielewski a imaginé un récit à propos de deux adolescents prisonniers de leurs 16 ans, Sam et Hailey, qui vivent un amour éternel à travers l’espace et le temps. Ô Révolutions n’est pas un livre comme les autres mais un éloge du cercle, de l’infini. Pour suivre l’histoire de ces protagonistes, l’éditeur recommande de lire le livre à l’endroit (Sam ou Hailey, c’est selon) et à l’envers (Hailey ou Sam, c’est selon aussi) par tranche de quatre paragraphes de 90 mots chacun, pour 360 mots par page sur... 360 pages!), et ce, huit pages à la fois! Tout le monde a bien compris? Ajoutons à cela la lecture des «chronomosaïques», des notes historiques entourant le parcours des deux personnages. Une fois qu’on a compris le principe, on se lance dans cette aventure, tordue mais ponctuée de moments de grâce, pour en ressortir fourbu. Lire devient un parcours, une entreprise digne d’un Sisyphe, un marathon pour lecteur têtu, et on se demande à de nombreuses reprises si on doit applaudir le génie de l’auteur ou le maudire pour nous contraindre à travailler si fort. Faut-il alors recommander ce livre, même aux plus aventuriers? Peut-être, car il s’agit d’une expérience ô combien déboussolante! Mais je dois préciser qu’en librairie, on accepte le retour d’un ouvrage et non son remboursement, et qu’un livre abîmé parce qu’il a été jeté sur un mur dans un élan d’impatience ne peut être repris. La volonté de Danielewski de fracasser la conception du livre en tant qu’œuvre d’art et en tant qu’objet (c’est un bouquin magnifique, tout en couleurs et en pièges alléchants) est louable, certes. Mais l’auteur de La Maison des feuilles a manifestement péché par excès de formalisme. À trop tourner en rond, on reste sur place. Un livre que l’on fréquente comme une exposition d’art contemporain, en (ré)interprétant l’œuvre, qui prend tout son sens dans sa démarche et sa remise en cause par le spectateur/lecteur. Avis aux intéressés.


Bibliographie :
Cartographie des nuages, David Mitchell, Éditions de L’Olivier, 662 p., 39,95$ Ô Révolutions, Mark Danielewski, Denoël, coll. Denoël et d’ailleurs, 360 p., 52$
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