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Cartographies de la peur

Cartographies de la peur

Par Elsa Pépin, publié le 20/06/2012
Pour résister à l’oppression d’un régime dictatorial d’un côté, pour exorciser la peur d’un corps qu’on ne possède pas de l’autre, deux récits partent chacun à sa manière à la recherche d’une identité, d’un ancrage, pour éviter l’aliénation ou la dépossession de soi. Les personnages d’Herta Müller luttent contre la déshumanisation imposée par le régime de terreur de Ceauşescu dans Animal du coeur. Le narrateur de Journal d’un corps de Daniel Pennac cumule plutôt les épisodes de l’histoire d’un corps qu’il apprivoise comme un étranger. Au noir comme au nu, l’homme y est disséqué, traqué par des mots pour ne pas disparaître.
La vie en otage
Chant de survie dans un monde dénaturé où l’homme est surveillé et pourchassé, Animal du coeur déploie l’imaginaire macabre et sombre d’une jeunesse aliénée par la peur et la violence. Publiée en allemand en 1994, cette fable poignante se fonde sur des événements biographiques. Herta Müller a grandi dans la communauté souabe (minorité germanique de Roumanie) décrite dans ce roman, et a eu un père SS, comme les protagonistes de cet ouvrage d’une sublime noirceur. Plutôt que de faire une chronique réaliste du régime de Ceauşescu, l’écrivaine (prix Nobel de littérature 2009) crée une fable universelle sur la résistance, une oeuvre où chaque mot, chaque phrase, écrase le passé douloureux de ce peuple sacrifié.

Alternant entre les souvenirs de jeunesse de la narratrice qui a connu, enfant, la misère de la campagne roumaine et le présent douloureux d’une bande d’étudiants qui tentent de survivre au régime dictatorial des années 80, le récit elliptique enfile des mots simples dans une langue innocente comme le chapelet d’un enfant qui découvre l’absurde condition d’une vie défigurée et essaie de la mettre en mots. Par phrases concises, Müller crée des images perçantes où les objets et les gestes concrets dévient de leur fonction comme le peuple pris en otage par le régime. Désorientés, entre la crainte de l’expropriation et le désir de fuite, les personnages tentent par tous les moyens de s’extirper d’un quotidien aliénant, «cherchant la raison dans les plantes», développant un rapport étrange avec la matière organique comme pour rester connectés au vivant. Chacun lutte pour préserver cet «animal du coeur», une métaphore de l’âme et de la résistance, cette «infime parcelle» qui «refuse d’être de la partie» et de se précipiter vers la mort qui rôde sur les êtres fantomatiques de ce monde en désolation.

Pour traduire la dépossession, Müller utilise une langue métaphorique qui croise le concret au merveilleux, créant une sorte de conte où se confondent le rêve et la réalité, un monde de nains et de vampires où l’angoisse contamine les objets, les cimetières se retrouvent dans le cou des femmes et la gorge des hommes. Le suicide de la jeune Lola viendra cristalliser l’injustice, mais aussi rapprocher la narratrice (son ancienne camarade) à d’autres étudiants qui suspectent la mort de leur amie d’avoir été fomentée par le gouvernement. Dans ce climat de harcèlement, entre l’usine et l’abattoir, l’amitié devient une dépendance, un moyen de survie, mais aussi une source de méfiance. Chacun cherche à s’accrocher à la réalité comme il peut. L’une fait la liste de son corps, comme pour s’assurer d’une certaine matérialité dans ce chaos mécanisé où «tout le monde reste paysan. Il ne peut pas y avoir de villes dans une dictature, écrit Müller, parce que tout est petit, une fois sous surveillance». Revanche admirable d’une grande dame de la littérature allemande qui a connu la censure de la parole, Animal du coeur témoigne de toutes les existences réduites au silence par l’oppression du pouvoir.

Herboriser le corps
Dans un registre plus désinvolte, Daniel Pennac offre un tout autre type de quête identitaire à travers le journal imaginé d’un homme qui raconte l’évolution de son corps de l’âge de 13 à 87 ans. Des premiers émois de la puberté au crépuscule de la vie, cet original Journal d’un corps aurait pu être répétitif, voire monotone, or il y a peu de moments creux dans ce récit drôle et touchant d’un homme dénudé qui nous livre le détail de son rapport avec une anatomie aux multiples révolutions, instaurant entre le lecteur et le narrateur une proximité particulière et impudique.

Plus qu’une simple énumération des transformations corporelles de cet homme né en 1923, ce journal sensuel et vivant est le «perpétuel exercice d’accommodation» qu’entame le diariste avec un corps qui lui semble étranger. Découvrant les lois, les forces, les limites et la liberté du corps qu’il herborise comme d’autres étudient les plantes, le narrateur partage tous ses petits maux, s’intéressant aux répercussions des émotions sur son corps depuis un premier traumatisme de jeunesse. Un épisode de peur extrême lui a fait perdre la maîtrise de ses sphincters et il a décidé d’écrire chaque événement qui pourrait lui faire saisir la relation complexe entre l’esprit et le corps. De la jouissance à la maladie, l’auteur aligne un tas d’anecdotes savoureuses et souvent cocasses. Il y a la soutenance de thèse parasitée par une odeur de merde que génère son sinus bloqué, le claquage de la vessie, mais aussi le récit de la Résistance durant la Seconde Guerre mondiale. L’homme prit en effet le maquis de 1943 à 1945, perdant alors contact avec l’histoire personnelle de son corps, alors dédié au combat, au grand corps social.

Cabotin et blagueur, Pennac n’hésite pas à laisser libre cours à son goût pour l’humour enfantin comme lorsqu’il fait prétendre à son narrateur que les testicules seraient le siège de l’âme et capables d’altruisme, après avoir expérimenté leur étranglement de peur pour un autre. On a droit à plusieurs réflexions triviales sur les crottes de nez et les polypes qui lui causent beaucoup de misère, mais de belles pages plus spirituelles sont consacrées à la perception du corps, aux réflexions plus métaphysiques et sensibles en face de cette terra incognita qu’il cartographie à l’aide de Pline, Montaigne et Hobbes. L’auteur donne beaucoup de vie à son récit pour la période de la jeunesse dont on lui connaît une affection particulière, mais il consacre aussi de jolis passages philosophiques à la sensualité, au mystère de la femme et à la vieillesse. L’écrivain n’hésite pas à mêler les registres et à s’amuser avec cette langue qu’il sait si bien manier. Étonnant objet qui frôle parfois l’exercice littéraire, Journal d’un corps réussit somme toute à convaincre en pénétrant le mystère d’un corps que l’homme apprend à apprivoiser jusqu’à la mort. «Nous sommes jusqu’au bout l’enfant de notre corps», écrit le diariste, nous rappelant avec justesse la dépendance éternelle que nous entretenons avec ce précieux et capricieux compagnon.


Bibliographie :
ANIMAL DU COEUR, Herta Müller, Gallimard, 232 p. | 29,95$ JOURNAL D’UN CORPS, Daniel Pennac, Gallimard, 390 p. | 34,95$
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