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Détenir la clé

Détenir la clé

Par Gil Courtemanche, publié le 01/11/2002
Souvent, j’explique que le meilleur essai que j’ai lu sur la Guerre civile d’Espagne est L’Espoir d’André Malraux. À propos d’Haïti, je cite Les Comédiens de Graham Greene : des romans qui enseignent et renseignent plus que des essais ; des œuvres de fiction dans lesquelles des humains, dans leurs gestes et leurs paroles, portent et illustrent, expliquent et illuminent des conflits complexes, des aberrations historiques, des sociétés multiformes pour lesquelles le lecteur qui n’est pas grand clerc possède peu de paramètres d’interprétation. Mais ces énigmes, des romanciers parfois réussissent à en trouver les clés, plus que les philosophes, les politologues ou les sociologues.
Depuis dix ans, des centaines d’essais et de documents (certains excellents) ont été publiés sur la mondialisation, l’économisme triomphant et sur les conséquences tragiques qu’entraînent ces mouvements en apparence irréversibles. Mais voilà : dans la réalité, ces conséquences s’étendent dans le temps et dans l’espace ; nous ne percevons que les gouttelettes de l’énorme nuée sombre et quand nous connaissons une victime de ces bouleversements, nous ne savons pas si, par chance ou persévérance, elle s’en sortira. La fiction comprime le temps et l’espace et peut connaître la fin d’une histoire dans laquelle nous vivons encore sans en connaître l’issue. La Caverne de José Saramago, prix Nobel de littérature, fait partie de ces romans qui, comme ceux cités plus haut, constituent des instruments de compréhension du monde. On ne peut imaginer histoire plus simple : une famille digne, le potier Cipriano Algor, sa fille Marta, une femme de caractère mais aussi de fidélité et son mari Marçal, un homme bon qu’attire la nouvelle modernité incarnée par le Centre où il travaille et espère bientôt déménager. Mais le Centre contrôle tout, achète tout et vend tout. Et pour le Centre, les belles assiettes d’argile rouge que façonnent Cipriano et sa fille dans leur maison de campagne ne conviennent plus. Suivront la rébellion polie (la seule qui semble à notre portée), la résignation, puis la prise de conscience. Magnifique fable, subtil conte philosophique, La Caverne est le meilleur essai que j’ai lu sur le monde actuel depuis des années.

Ce monde actuel caractérisé par le triomphe d’un capitalisme sauvage et indécent a été façonné par des hommes, des individus à qui les États ont laissé libre cours. Un de ces hommes est George Soros, mythique spéculateur qui, à lui seul, a réussi à mettre à genoux la livre anglaise et a largement contribué à provoquer la crise financière asiatique en 1997. Ses profits dans les deux opérations dépassèrent le milliard de dollars. Depuis, il s’est repenti. Il soutient que le capitalisme débridé dont il fut un des modèles mène à la mort du capitalisme. Devenu philanthrope, il finance richement plusieurs ONG, en particulier dans les anciens pays communistes, qui travaillent à créer des sociétés de droits, ce qu’il appelle des « sociétés ouvertes ». Dans son dernier livre, Guide critique de la mondialisation, Soros analyse l’incapacité des grandes institutions internationales à prendre en compte et à corriger les dérives et les injustices de la mondialisation, et tente de proposer une nouvelle approche pour l’aide au développement international : encore une nouvelle voix de l’intérieur du capitalisme qui s’ajoute au concert critique de la mondialisation.

Olivier Roy, lui, s’est fait connaître comme un des plus remarquables spécialistes de l’Afghanistan. Depuis, il s’est spécialisé dans les réseaux islamistes dont le plus célèbre est celui de Ben Laden. Dans L’Islam mondialisé, il propose une fascinante et convaincante analyse du néo-fondamentalisme. Les terroristes du 11 septembre, les mollahs et les imams radicaux, les petits soldats d’Al Qaida possèdent presque tous un trait commun : ils sont tous passés par l’Occident, y ont généralement fait des études avancées et c’est en Occident qu’ils sont devenus des islamistes born again. Ces gens ne se battent plus pour la réalisation ou la consolidation d’États islamiques, que généralement ils considèrent comme des États impies. À cet égard, l’opposition féroce de Ben Laden au régime saoudien constitue un exemple éclairant. Les nouveaux soldats d’Allah sont les enfants de la mondialisation et donc de l’occidentalisation dans lesquelles ils n’ont pas su trouver leur place, ni celle de leurs convictions. Contrairement à ce qu’on nous raconte, ce n’est pas à un affrontement des civilisations que nous assistons, mais bien à des effets pervers individualisés de l’occidentalisation de la planète. Isolés un peu partout dans le monde, même s’ils vivent dans des environnements musulmans, ces guerriers mystiques adoptent des formes de contestation occidentales et recourent systématiquement à la Toile pour ériger un univers fondamentaliste virtuel dont les capitales sont toutes occidentales. Un livre essentiel pour ceux qui cherchent à comprendre ce phénomène nouveau qui a bouleversé le fragile équilibre politique né de la fin de la guerre froide.

La doctrine dont s’inspirent les néo-fondamentalistes est le wahabisme, né quelques années après la mort du Prophète en Arabie saoudite. On connaît mal ce pays où des rois corrompus ont fait alliance (une alliance problématique ) avec les États-Unis tout en laissant à la hiérarchie religieuse la conduite et le contrôle de la vie quotidienne des sujets. L’analyse globale (le danger d’une guerre des civilisations) d’Antoine Basbous dans L’Arabie saoudite en question n’est pas convaincante ; par contre, l’histoire de cette perverse alliance entre des guerriers et des religieux, qui fournissent les arguments théologiques aux conquêtes, puis à l’extrémisme religieux est fascinante.

On a énormément parlé de Mike contre-attaque,du cinéaste américain iconoclaste Michael Moore, qui nous a donné entre autres le décapant Roger and Me. Quelques mots seulement pour dire que si vous ne lisez pas ce livre, vous ne connaîtrez jamais les États-Unis, le pays le moins démocratique, le plus ignorant et le plus injuste de l’Occident. Moore ne se complaît pas dans l’analyse, il accumule des centaines de faits et de renseignements qui, mis bout à bout, forment un réquisitoire aussi convaincant qu’impitoyable.


***


L’Espoir, André Malraux, Folio
Les Comédiens, Graham Greene, 10/18
La Caverne, José Saramago, Seuil/Cadre vert
Guide critique de la mondialisation, George Soros, Plon
L’islam mondialisé, Olivier Roy, Seuil
L’Arabie saoudite en question, Antoine Basbous, Perrin
Mike contre-attaque, Michael Moore, Boréal
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