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Guerre et paix au Tibet: Mystères, souffrances et coeurs purs

Guerre et paix au Tibet: Mystères, souffrances et coeurs purs

Par Vincent Thibault, Pantoute, publié le 17/06/2009

Le savant Giuseppe Tucci (1894-1984), après quelque huit voyages au Tibet, dut admettre un singulier phénomène: « Partir de Lhassa, lit-on dans Tibet: La question qui dérange de Claude B. Levenson, n’est pas quitter une ville quelconque. […] S’en éloigner, c’est voir s’estomper une image de rêve, sans savoir si elle reparaîtra jamais. »

Le libraire est un magazine à vocation culturelle, dont un des principaux objectifs est de donner et de redonner le goût de la lecture. Il serait inadéquat de faire du présent article un pamphlet politique, une lettre enflammée. Mais puisque les idées floues et les préjugés sont toujours sources de conflits, j’ai choisi de présenter quelques ouvrages qui permettent de mieux cerner la question tibétaine.

Le Tibet fascine autant qu’il dérange, et la première étape pour atteindre une maturité politique et philosophique consiste à se frayer un chemin dans l’opacité de la désinformation. Et puis, ce pourrait être plus plaisant qu’on le suppose: en fin d’article, je propose aussi des lectures pour la détente: récits de voyage, bandes dessinées, romans.

Je me tourne d’abord vers les bouquins, et non vers l’écran cathodique, pour obtenir les données d’importance quant à la «glorieuse libération pacifique du Tibet». Comme celle de plus de 1 200 000 Tibétains morts depuis l’invasion chinoise en 1950. Dans ce lot de morts violentes, où un sixième de la population se trouva massacré, l’on compte 175 000 trépas en prison et 156 000 exécutions sommaires et arbitraires. Quelque 413 000 Tibétains sont morts de faim pendant une de ces «réformes agraires», et 92 000 sous la torture. L’on recense près de 10 000 suicides (ce qui est effarant, considérant qu’un tel acte est rarissime dans la culture bouddhique tibétaine). On trouvera différentes confirmations de ces données un peu partout, notamment dans les textes du recueil Himalaya bouddhiste. Quant à la nature des tortures, elle est explicitée dans plusieurs documents biographiques, dont Et que rien ne te fasse peur…, d’Ani Patchèn et Adelaïde Donnelley (Nil Éditions; épuisé), témoignage particulièrement inspirant.

On fait rarement état des avortements de force, de ces femmes avortées jusqu’au neuvième mois de grossesse, par l’injection d’une substance chimique appelée Levanor, méconnue en Occident. Pourquoi aussi oublions-nous si facilement les 6 200 (et plus) temples rasés? De nombreux éléments de réponse sont proposés dans Tibet: La question qui dérange, de Claude B. Levenson. Il s’agit certainement d’un des meilleurs ouvrages sur le sujet: l’auteure fait preuve d’une grande érudition, le tout dans un français délicieux. Il y a aussi, et c’est peut-être le plus important, ce constant souci d’objectivité.

Levenson présente des informations tout à fait pertinentes. Elle s’attarde notamment aux arguments sur lesquels s’appuie la Chine pour revendiquer le Tibet. On y revoit l’historique des passeports tibétains, où d’aucuns voient une preuve d’indépendance. L’affaire du Panchen-lama, le plus jeune prisonnier politique du monde, est aussi racontée. Il y a encore des pistes pour comprendre l’indifférence (réelle?) des grandes puissances mondiales, et le cas des résolutions sans lendemain de l’ONU. Sans compter les nombreuses mentions des rapports de la Commission internationale des juristes, soulignant le caractère illégal de l’invasion chinoise, et confirmant que le terme «génocide», le mot horrible, est parfaitement applicable. L’ouvrage comporte aussi d’importants passages sur le nouveau TGV Pékin-Lhassa et sur les politiques de transfert de population vers le territoire tibétain, le nouvel eldorado des hommes d’affaires chinois. On y parle aussi del’environnement naturel agonisant, de l’usage abusif des ressources naturelles.

Il y aurait tant à écrire, mais le mieux, pour un libraire à l’enthousiasme débridé, est encore de conseiller les livres qui font autorité. Après, ou même avant Tibet: La question qui dérange, il y a Tibet: Le moment de vérité, ouvrage récent où l’auteur Frédéric Lenoir répond de façon concise et parfaitement accessible à vingt questions pour bien faire comprendre la situation sino-tibétaine. Ici aussi, il faut saluer le souci d’objectivité. En outre, le livre contient quatre annexes importantes, dont le testament prophétique du XIIIe dalaï-lama, et l’appel de trente intellectuels chinois.

Il y a également ce livre original: La voie du milieu: Comprendre le rôle primordial du Dalaï-lama. Pour avoir eu la chance de le voir en conférence dans une université américaine, je confirme: l’auteur, le professeur Robert Thurman, est un personnage en soi! Une immense érudition, doublée d’un humour déconcertant; des propos parfois audacieux, mais qui n’en sont pas moins nécessaires. On s’attarde, dans les premiers chapitres, à dresser un portrait de l’actuel Dalaï-lama, où l’on voit s’esquisser une belle amitié de quelque 45 ans entre l’universitaire étasunien et le sage tibétain. Le premier démontre que le Dalaï-lama «appartient à la classe des Albert Einstein, Arnold Toynbee, Bertrand Russel et Stephen Hawking, qui ont fait progresser les connaissances scientifiques et philosophiques de l’humanité».

Thurman nous explique aussi en quoi la patience du récipiendaire du prix Nobel de la paix est justifiée; plus encore, qu’il s’agit d’une tactique réfléchie, et efficace. Et dans une fusion de pragmatisme et d’ardeur, il nous donne des raisons de garder espoir, tout en proposant une solution mutuellement bénéfique pour la Chine et le Tibet, en esquissant un plan pour le président Hu et pour le Dalaï-lama.

Autrement, il y a Tibet: Regards de compassion, de Matthieu Ricard. S’il est dit qu’une image vaut mille mots, alors cet album a une valeur inestimable, d’autant plus que la totalité des droits de l’auteur est consacrée à des œuvres humanitaires: «Ce livre voudrait être le témoin de ce qui subsiste d’un monde ancien, capable de beaucoup apporter à nos contemporains; […] donner un aperçu d’une culture unique qui, en dépit des bouleversements subis sur sa terre natale, tente désespérément de préserver son authenticité.» De toute façon, je vous le demande: comment ne pas être excités à la seule vue de ces cavaliers khampas faisant leurs cascades périlleuses lors des festivités? Comment prétendre aimer les livres, et ne pas être ému, en apercevant l’imprimerie de Dergué, la plus grande imprimerie artisanale de l’histoire de l’humanité?

Dans un tout autre genre, et bien que, comme le souligne encore Levenson, «des excentriques se [soient] laissés prendre à des jeux douteux qui n’avaient de tibétain que le nom», les récits de voyage sont à considérer. Notamment celui de Pierre Jourde titré Le Tibet sans peine — bien qu’on y traite plus du Zanskar, voire du Ladakh, deux régions du nord de l’Inde prisées, entre autres, par les amateurs de trekking, que du Tibet proprement dit. Rires garantis, avec en prime quelques frayeurs.

À peine revenu de ce périple Créteil-Himalaya (Pierre Jourde est originaire de cette ville de la banlieue sud-est de Paris), on repart en relisant Tintin au Tibet. Tintin le «cœur pur», dans ce grand chef-d’œuvre d’Hergé, en tout cas un de ses albums les plus puissants. À ce propos, une anecdote méconnue: en 2001, la Chine a fait traduire la bande dessinée en modifiant la couverture afin qu’on y lise plutôt Tintin au Tibet de Chine. La Fondation Hergé s’est indignée et, à la suite d’un bras de fer historique, a obtenu le retrait du tirage du marché et le rétablissement du titre original.

Il ne s’agit pas de la seule bande dessinée sur le Tibet: les tomes de Cosey, notamment ceux de la série «Jonathan» (Éditions Le Lombard) seront aussi appréciés des lecteurs, qu’ils soient ou non amateurs du neuvième art. Sinon, on grappillera dans Le goût du Tibet, petite anthologie au Mercure de France. Bien que le lecteur néophyte doive prendre le tout avec un grain de sel (certains commentaires laissent supposer une compréhension limitée de l’enseignement bouddhiste tibétain), le choix des textes n’en est pas moins sympathique parce que très varié. Dans l’ensemble, la collection «Le goût de...» propose de très chouettes idées-cadeaux.

Le Pays des Neiges a même inspiré des auteurs de romans policiers: c’est le cas de notre ami Émil (Le démon borgne, Éditions La Veuve noire). C’est aussi le cas d’Elliot Pattison, économiste américain de renom, avec sa série «Les enquêtes de Shan Tao Yun», dont le héros, un Chinois, est un ancien inspecteur, emprisonné et persécuté par son gouvernement. Converti à l’enseignement du Bouddha, voilà que Shan s’installe clandestinement au Tibet, et qu’il aide des moines à mener des enquêtes criminelles… Bref, les éditions 10/18, avec leur série «Grands détectives», ont fait mouche.

Essais, beaux livres, récits de voyage, bandes dessinées, romans: voilà que vous avez pratiquement fait le tour de la librairie. En somme, lire, s’informer, rêver sans doute. Et puis ouvrir les yeux — peut-être sur ces mots d’André Velter poète, dans La traversée du Tsangpo:

L’appel qui nous a menés là, à quel écho tenait-il,
à quelle énigme, à quelle lointaine résurgence?
[…] un réel porté à une réalité si vaste
Qu’il n’a plus de frontières, plus de corps dissocié,
plus d’esprit séparé, plus de bornes ni de centre,
Mais de l’infini en partage.



Bibliographie :
Himalaya bouddhiste, Olivier et Danielle Föllmi avec Matthieu Ricard, De la Martinière, 416 p. | 44,95$ Tibet: La question qui dérange, Claude B. Levenson, Albin Michel, 298 p. | 29,95$ Tibet: Le moment de vérité, Frédéric Lenoir, Plon, 252 p. | 27,95$ La voie du milieu, Robert Thurman, Le jour, 272 p. | 27,95$ Tintin au Tibet, Hergé, Casterman, 64 p. | 11,95$ Tibet: Regards de compassion, Matthieu Ricard, De la Martinière, 234 p. | 72,95$ Le Tibet sans peine, Pierre Jourde, Gallimard, 128 p. | 22,50$ Le goût du Tibet, Jean-Claude Perrier, Mercure de France, 128 p. | 11,50$ Le Haut-Pays suivi de La traversée du Tsangpo, André Velter, Gallimard, 194 p. | 26,50$ Vincent Thibault est notamment l’auteur de Graines d’éveil, recueil de contes philosophiques préfacé par Claire Pimparé, et de Source de bonheurs et de bienfaits, petite introduction au bouddhisme préfacée par Jean-Marie Lapointe, tous deux parus aux éditions Un monde différent. Pour plus d’informations : www.vincentthibault.com

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