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Littérature québécoise

Les libraires - Numéro 103
Récits des origines

Récits des origines

Par Isabelle Beaulieu, publié le 23/10/2017

À tort ou à raison, certains prétendent que le livre est souvent meilleur que le film. Pourtant, les adaptations littéraires au cinéma sont choses courantes.

Si on prend chacune des œuvres comme une création à part entière en tentant de ne pas les soumettre à l’exercice de la comparaison, on réalise que les deux propositions peuvent très bien vivre ensemble et même parfois être complémentaires. Le passage du livre à l’écran n’est pas qu’une simple affaire de transposition. Chaque art possède son langage et ses codes bien à lui. Pour comprendre ce qui convainc un cinéaste de se lancer dans l’aventure de l’adaptation et comment il s’y prend, nous avons demandé à deux réalisateurs, Simon Lavoie et Francis Leclerc, de nous parler de leur plus récente réalisation.

Œuvre radicale
Lors de la sortie du livre La petite fille qui aimait trop les allumettes à l’automne 1998, les critiques autant que le public ont tenu des propos dithyrambiques sur ce roman dont l’écriture ne ressemblait à aucune autre. Pour Simon Lavoie, la découverte de ce livre de Gaétan Soucy se fait sous les recommandations d’un professeur de scénarisation qui y voit là une belle matière cinématographique. « Cette lecture m’a fortement marqué. Mais j’étais tout jeune, j’avais 18 ans, je n’étais pas du tout en posture de pouvoir même rêver de faire un tel film », exprime Lavoie. Puis, quelques années plus tard, il apprend que les droits ont été achetés par un producteur québécois, ce qui le décourage tout à fait d’en faire une éventuelle adaptation. Mais le temps passe sans que paraisse ce film, et au début de 2013, le producteur Marcel Giroux contacte le réalisateur de qui il avait beaucoup aimé le film Le torrent tiré de la nouvelle d’Anne Hébert. Sans connaître son intérêt de longue date pour l’œuvre, il lui demande s’il aurait envie de s’essayer à l’adapter pour le grand écran. Il serait le troisième cinéaste à tenter le coup. Lavoie s’empare de l’occasion pour cogiter à une proposition et la soumet au producteur. Ce dernier est convaincu, mais il reste à convaincre Gaétan Soucy qui a un droit de regard sur la personne qui allait adapter son œuvre. Mission accomplie : l’auteur aime l’angle d’approche de Simon Lavoie. Il était d’ailleurs question que l’écrivain collabore au dialogue du film. Il avait déjà lu quelques versions du scénario avant son décès survenu subitement. Mais avoir eu l’aval de l’auteur donne de la confiance à Lavoie.

Transposer la parole inédite qui constelle l’écriture de La petite fille est un pari impossible. On ne peut que la traduire. Par sa langue si particulière, ce livre s’affirme selon Simon Lavoie comme une œuvre sans compromis. Ce n’est qu’en optant pour un traitement tout aussi radical qu’il pouvait respecter au mieux le sens profond de l’œuvre. « Le souvenir qui m’est resté de ce roman-là plusieurs années après ma première lecture, ce n’était pas tous les jeux sur la langue, les mises en abyme ou le métalangage qu’on trouve dans le livre, mais plutôt l’essence, c’est-à-dire cette situation tendue entre cette jeune fille et son frère, l’ombre du père qui plane, cet univers où règnent une sorte d’inceste, d’obscurantisme religieux et en même temps une grande lumière parce que cette jeune fille tente d’aller ressouder en elle-même le germe de sa propre genèse en essayant de comprendre qui elle est. » Le sens du récit est ce qu’il y a de plus puissant aux yeux de Lavoie. Comme il le dit lui-même, on peut aussi y voir un des motifs récurrents dans la littérature québécoise, à savoir la métaphore d’un Québec avant la Révolution tranquille. Celui d’un peuple qui vit sous le joug de la religion, maintenu dans l’ignorance, et qui petit à petit découvre son identité. « Je souhaitais en faire un récit d’émancipation, d’accession à la conscience. Par le biais de la connaissance, des livres qui lui sont interdits dans la maison, la jeune fille va s’éveiller et remettre peu à peu en question les vérités absurdes que son père veut lui inculquer. » L’envie de s’élever au-dessus de sa condition et d’ultimement se libérer du poids de ses origines viendra mettre la touche d’espoir dans ce destin moribond. Le cycle de la noirceur parviendra peut-être à prendre fin.

Les premiers apprentissages
Francis Leclerc, lui, décide plutôt de renouer avec ses origines. Lorsqu’il a commencé dans le cinéma il y a de ça plus de quinze ans, il voulait d’abord s’en éloigner, histoire de faire ses preuves en dehors de l’icône paternelle. « Ça a pris du temps avant qu’on arrête de dire que j’étais “le fils de”, et aujourd’hui, ça reprend, mais là, je l’ai fait exprès! », s’exclame le fils de Félix Leclerc. Désormais, il se sent prêt à réintégrer le giron familial, même s’il ne l’avait pas vraiment quitté. Avec Pieds nus dans l’aube, c’est à travers l’enfance de son père qu’il déambulera et refera ainsi le chemin des origines. Francis Leclerc a 16 ans lors de la mort de son père. (Maintenant, c’est son propre fils qui a 16 ans.) Il lira son roman un an ou deux après, alors qu’il est à peine plus vieux que le jeune garçon du livre dont l’histoire nous est racontée de ses 12 à 14 ans. Il relate la jeunesse de Félix, passée à La Tuque dans les années 20. Chargé des tendresses de l’enfance et des premiers apprentissages, Pieds nus dans l’aube fait l’éloge de la nature, de la famille, de l’amitié et de l’amour. Simple et limpide, le récit trouve sa source dans les souvenirs de notre premier saisissement que représente la découverte d’être au monde. C’est dans l’enfance que se construit la charpente de tout ce que nous serons.

Nécessairement, à l’écriture du scénario, quelques libertés ont été prises par rapport au matériau original, mais ceux qui ont lu le roman ne seront pas déstabilisés, nous assure Leclerc. La plupart des personnages s’y retrouvent et s’il y a quelques changements, ils sont là pour profiter aux spécificités cinématographiques. Même s’il reste assez fidèle au livre, le film n’est pas seulement un doublon. « C’est une œuvre parallèle en fait, une continuation de l’œuvre écrite. » Une relation semble s’être établie entre l’un et l’autre. Depuis un an, alors que la parution prochaine a été annoncée, les ventes du livre ont considérablement augmenté et cela est encore plus vrai ces dernières semaines. Les gens veulent lire ou relire les mots fondateurs avant de poursuivre la lecture, cette fois-ci avec le rapport aux images.

Le réalisateur aime bien travailler les scénarios à deux. Dans ce cas-ci, il a voulu faire appel à Fred Pellerin, un habitué de la langue vivante. Le duo a dû échanger une trentaine de versions avant d’arriver à un travail final. « Au début, j’ai approché Fred pour les dialogues et tranquillement, ça a été un mélange. Maintenant, on ne sait plus trop qui a écrit quoi. On ne sait plus si c’est moi, si c’est Fred ou si c’est Félix qui l’a écrit. » La trinité réunie, on peut s’attendre à voir et à entendre de la beauté.

À ceux qui se demandent, alors que nous sommes près de la sortie en salle, si Francis Leclerc appréhende la réaction des cinéphiles, il répond : « J’ai fait le film que je voulais faire. » Il ne parle pas seulement du résultat, mais aussi des amitiés inaliénables qui s’y sont créées, comme une poursuite naturelle des thèmes du film. Sa conjointe, sa belle-fille, son fils étaient aussi de la partie. En ce sens, il est satisfait (quoique pas tout à fait détaché, aucun artiste ne l’est). Et heureux parce que sa mère, en voyant le film, s’est souvenue de tout le roman, elle qui a parfois des problèmes de mémoire, et qu’elle a reconnu l’âme de son mari à travers le petit Félix du film. Les liens qui nous unissent, parce qu’ils appartiennent aux valeurs apprises de l’enfance, font foi de tout.

 

La petite fille qui aimait trop les allumettes sera en salle le 3 novembre
Pieds nus dans l’aube sera en salle le 27 octobre

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