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La Terre blanche des poètes

La Terre blanche des poètes

Par Michel Pleau, publié le 01/06/2003
Dans La Marche à l’amour, Gaston Miron écrivait : « J’irai te chercher nous vivrons sur la terre ». On peut entendre ce vers comme une invitation personnelle à quitter la terre des illusions pour marcher enfin sur celle de la réalité. Chaque poète nous accueille dans ses propres terres. À nous de faire les premiers pas et d’ouvrir leurs recueils. Qui sait ce qu’ils ouvriront en nous ?
Terre blanche

Né à Trois-Rivières en 1958, Guy Marchamps est poète, libraire et animateur. Il a récemment publié un très beau livre intitulé Terre blanche (Éditions d’art Le Sabord), qui a le format d’un boîtier de disque compact, et dans lequel on retrouve un CD où le poète interprète les textes accompagnés de la musique très évocatrice de Christian Laflamme. Disons-le, Guy Marchamps nous offre une pure merveille !

Terre blanche, quel titre magnifique ! Qu’est-ce que ça représente pour vous ?

Terre blanche est un lieu imaginaire qui se trouve de l’autre côté des mots. Je parle d’une « terre blanche qui “ désensevelit ” à l’opposé, bien sûr, d’une terre noire qui ensevelit. Pour moi, tout cela n’est pas vraiment imaginaire dans le sens où on l’entend normalement car, comme le disait Novalis, « la poésie est le réel absolu ». Ce qui se trouve entre, dans et derrière les mots fait partie de la réalité. La part de silence qui accompagne chaque poème est aussi importante que les mots eux-mêmes. Terre blanche est une tentative de dire cet état de fait (poesis en latin : action de faire, de dire également les limites du langage). Je suis tenté d’affirmer que le langage nous mène par le bout du sens, qu’il nous emporte si loin que justement, parfois, il n’y a plus de sens, plus de son.

Existe-t-il un lien, pour vous, entre la musique et la poésie ?

L’action poétique consiste à donner forme aux réalités langagières qui cohabitent avec l’homme depuis la nuit des temps. Pour moi, il n’y a aucun doute, la poésie est musique. Le livre est en quelque sorte une partition. Le fait de pouvoir entendre cette musique sur disque rend l’action encore plus complète. C’est un aboutissement.

Avec ce livre-disque, vous nous donnez la chance de renouer avec l’oralité de la poésie.

L’oralité consiste à mettre le poème dans notre bouche, à le rendre vivant par notre souffle, lui donner du rythme. Le disque rejoint un auditoire plus vaste parce qu’il ne s’adresse pas uniquement au lecteur. Les mots de Terre blanche, accompagnés par ce que j’appellerais la « peinture sonore » de Christian Laflamme, peuvent être simplement écoutés comme de la musique. Les créations sonores de Christian sont un atout formidable puisque la plupart des gens, à moins qu’une personne ne soit musicologue patenté, s’en laissent imprégner. Les mots, pour leur part, ont la fâcheuse habitude de porter un lourd passé de significations diverses par rapport à notre quotidien. Ils doivent se départir de ces couches de sens qui bloquent l’accès au nouveau sens ou au nouveau son que crée le poète. Certaines lectures publiques m’ont par ailleurs démontré que la musique ouvre des portes chez l’auditeur, et qu’il est alors plus facile pour la poésie de s’immiscer dans cette ouverture. On ne répétera jamais assez que la poésie n’est pas un discours mais un chant, et qu’il n’est pas nécessaire de comprendre le texte. Il faut s’éveiller à la musicalité des mots ; le sens, si l’on veut, est une grâce de plus. Tout chant poétique est lié au vertige, car le poète travaille dans le vide. Comme l’a si bien dit Rimbaud : « Si ce qu’il rapporte de là-bas a forme, il donne forme ; si c’est informe, il donne de l’informe. Trouver une langue ». Sans avoir le génie de Rimbaud, je peux dire que je cherche humblement mais intensivement cette langue qui me comblerait, qui exprimerait la vie entière sous tous ses aspects. En creusant cette terre blanche, j’ai l’impression d’avoir progressé un peu.

Les Chambres orphelines


Née à Montréal en 1970, Isabelle Forest habite la ville de Québec depuis une vingtaine d’années. Depuis 1998, elle a collaboré à plusieurs revues. En 2001, elle remportait le prix Alphonse-Piché du Festival international de poésie de Trois-Rivières pour Les Petites Filles aussi sont périssables (non publié). Elle vient de faire paraître aux Écrits des Forges un très beau premier recueil qui s’intitule Les Chambres orphelines. Une nouvelle voix, déjà très mature, se fait entendre. À lire absolument !

On sent chez toi une nécessité de la poésie dans ta vie. Comment cela a-t-il commencé ?

J’ai été fascinée par le mystère poétique, par ces voix de poètes qui nous dirigent vers une sphère inexplorée du monde et de nous-mêmes. C’est en voyageant dans cette sphère particulière que j’ai saisi la nécessité de la parole poétique, qui sert souvent à tâter le pouls de l’impalpable, de l’indéfinissable. J’ai découvert la poésie avec l’univers de Fernando d’Almeida et de quelques autres poètes dits de la « négritude ». Intellectuellement parlant, je n’y comprenais rien, et la langue, même française, me paraissait étrangère ; quant aux propos, ils n’avaient, en surface, rien à voir avec toutes les réalités que j’avais connues jusqu’alors. Le « miracle » de la poésie a pourtant opéré : il se dégageait, à la lecture de L’Arrière-pays mental (Écrits des Forges), plus particulièrement, une atmosphère et une résonance si puissantes qu’elles ont fini par ouvrir ce que j’oserais appeler le « canal » poétique chez moi. Ou en d’autres mots, la possibilité de toucher « l’en-dessous », « l’admirable » du monde et des êtres qui le forment.

Qu’est-ce que la poésie pour toi ? Une définition de la poésie est-elle possible ?

J’ignore encore si pour moi une définition bien arrêtée de la poésie est possible. Il me paraît même peut-être un peu paradoxal de tenter de la définir ; ce serait enfermer en quelques mots ce qui se sert des mots pour tout ouvrir. Par contre, j’ai l’impression que la poésie est d’abord un état et que dans ce sens, n’importe qui peut la vivre n’importe où et n’importe quand. Si on écrit de la poésie, c’est peut-être tout simplement pour faire vivre cet état, que l’on peut connaître ailleurs, bien au-delà des pages d’un livre. Aussi, je crois que sa lecture et son écriture ne la créent pas, mais ne font que la rappeler.

De quoi « parlent » Les Chambres orphelines ?

Je m’avoue perplexe : je ne peux dire de quoi parlent exactement Les Chambres orphelines, puisque probablement, elles doivent dire quelque chose de différent à chaque fois qu’on les lit. Mais je sais m’être inspirée de l’enfance ; je pense que ces chambres correspondent aux lieux physiques et psychiques où l’on se réfugie seul, où l’on est entièrement libre de capter le monde à sa façon. Elles sont orphelines parce que c’est là où l’on est laissé à soi-même, par choix ou par dépit. Ce sont des espaces de solitude, fertiles pour l’imaginaire et pour une communion particulière avec le reste de l’univers. Dans l’enfance, outre l’espace emmuré où l’on dort, tout peut servir de chambre : un carré de sable, un boisé, une ruelle déserte. Il suffit d’y être seul, face au monde et à soi-même. Cela devient une espèce de huis clos, limité par ses propres repères, mais possédant une fenêtre, toujours, pour voyager entre son puits intérieur et ce qui nous appelle au loin.


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Terre blanche : Poésique, Guy Marchamps & Christian Laflamme, Éditions d’art Le Sabord
Les Chambres orphelines, Isabelle Forest, Écrits des Forges
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