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<i>Terre salée </i>d’Irina Egli

Terre salée d’Irina Egli

Par Mathieu Simard, Pantoute, publié le 18/01/2006
Dans Œdipe Roi, après Tirésias, Jocaste met en garde Œdipe de trop s’avancer dans son enquête: le témoignage de l’homme qui a recueilli jadis son époux a déchiré le voile qui lui permettait d’ignorer qu’il est de son sang. Terre salée met en texte, sur ce même jeu de pistes, un monde qui ne résiste pas à l’éclat de la vérité.
Ioana, l’actrice, tient à Constantza le rôle de la reine de Thèbes le soir où Alexandriu lui est présenté. Des années plus tard, lorsqu’Anda, la fille de son amant, aura fêté son dix-huitième anniversaire, Ioana lui cède la clé de la chambre où son père et elle s’aiment. Complice d’Anda, elle se croit fondée à la questionner sur l’identité de son amoureux. Les réponses de la jeune fille, brèves et précises, la prennent au piège de la vérité. Elle aidera Anda à occuper sa propre place, complice d’un inceste qui coulera avec lui leur entourage complet comme les épaves au fond de cette mer Noire qui fait l’horizon du roman.

Dans la garçonnière où Alexandriu et Anda vont s’aimer, une ampoule nue est suspendue au plafond. Cet éclairage vacillant, qui convie à l’ombre autant qu’à la lumière les amants, est de première importance dans le récit magistral d’Irina Egli. Ainsi, tous de révélations voilées, les dialogues entre les protagonistes, réussites où la mesure du ton dispute à la science des personnages, s’approchent au plus près de l’incommunicable, sans pour autant basculer définitivement dans l’absurde. Même la mort d’Ahoe, poète poivrot accidentellement pendu à sa propre écharpe, tient d’un tragique calibré avec justesse, si l’on garde en tête son silence littéraire, la mascarade de sa nouvelle vie et le nombre de suicides assistés qui peuplent le roman.

Porté à son paroxysme dans des scènes ambiguës, comme celle où Alexandriu, esseulé, révèle par un mensonge à sa vieille tante Sonia ce qu’elle fait mine d’ignorer (vous voyez?), un plaisir douloureux frappe à la lecture de Terre salée. Un beau morceau de littérature, qui aura certainement sa place parmi le sel de cette saison.



Bibliographie :
Terre salée, Irina Egli, Boréal, 245p., 24,95$
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