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L’essai selon Chassay

L’essai selon Chassay

Par Mathieu-Robert Sauvé, publié le 27/11/2003
Il y a un portrait type de l’essayiste québécois : c’est un homme; il a les cheveux blancs ; il enseigne les lettres à l’université — le plus souvent l’UQAM ou l’Université de Montréal — et il publie ses livres chez Boréal. L’Anthologie de l’essai au Québec depuis la Révolution tranquille, que présente chez Boréal Jean-François Chassay — lui-même prof d’études littéraires à l’UQAM — reflète fidèlement cette réalité. Cela ne signifie pas que ce soit un mauvais recueil. Le lecteur est convié à une visite captivante du Québec réflexif. Il trouvera ou redécouvrira des pages marquantes de ce genre que personne n’ose définir définitivement, situé chez nous quelque part entre l’idée de Montaigne et la « non-fiction » anglo-saxonne.
Il faut dire que l’intention de Chassay est de présenter de courts textes ou « des extraits qui forment en soi un tout cohérent », ce qui limite ses choix. « Ni polémique ni à proprement parler conservateur, cet ouvrage cherche, dans la mesure du possible, à rendre compte de travaux qui ont marqué le genre de l’essai au cours des dernières décennies, à en produire une cartographie », peut-on lire dans l’introduction.

La région cartographiée est pourtant délimitée, précise-t-il. Ce sont des essais « du Québec » et non pas « sur le Québec », et qui ont été publiés au cours des quatre dernières décennies. On y trouve sept sections : « Europe, Amérique » ; « Grande histoire, petite histoire » ; « Politique » ; « Culture, société » ; « Féminisme » ; « Langue » et « Écrire, lire, peindre ».

L’anthologie présente des textes des incontournables Fernand Dumont, André Brochu, François Ricard, Gilles Marcotte, Pierre Nepveu, Jean Larose, André Belleau et Paul Chamberland. En plus de ces universitaires aux tempes grisonnantes, six femmes sont présentes (Lise Bissonnette, Suzanne Jacob, Régine Robin, Nicole Brossard, Suzanne Lamy et Madeleine Gagnon) et des nouveaux visages font leur entrée dans une anthologie appelée à figurer dans les lectures obligatoires : Daniel Jacques et Laurent-Michel Vacher. On y trouve aussi des outsiders mais uniquement s’ils ont reçu la sanction de l’intelligentsia : Pierre Vadeboncœur, Gaston Miron, Mordecaï Richler. D’ailleurs, si la présence du premier est incontestable, on peut se demander ce qu’un extrait de L’Homme rapaillé vient faire dans cet ouvrage (je veux bien qu’on béatifie le poète Miron, mais son livre échappe encore à la définition de l’essai). Quant à Mordecaï Richler, la même remarque s’applique : l’excellent romancier était un médiocre pamphlétaire et les quelques pages de Oh Canada Oh Québec qui sont reproduites dans ce recueil ne font pas honneur à leur auteur.

Absences, surprises et ennuis…

Bien entendu, toute anthologie se juge sur ses absences. Il y en a plusieurs, de Jacques Ferron à Jacques Godbout ou Gérard Bouchard, en passant par le premier essayiste de la Révolution tranquille (qu’on le veuille ou non): Jean-Paul Desbiens. Jean-François Chassay n’a pris aucun risque. Pourtant, tant qu’à loger à cette enseigne, son recueil aurait dû inclure des pages moins politiquement correctes. Chassay leur a préféré des textes assez quelconques de Victor-Lévy Beaulieu, Paul Chamberland et Nicole Brossard. Choix discutables.

Quelques surprises attendent tout de même le lecteur. Personnellement, j’ai pris plaisir aux textes de Régine Robin et de René Lapierre. Celui-ci nous fait sourire et réfléchir lorsqu’il relate la façon dont sa grand-mère, Exilia, accueilli la télévision. J’ai retrouvé la plume érudite et souveraine de Lise Bissonnette (dans « Les Sophismes de Séoul », l’ancienne directrice du Devoir met en pièce la soi-disant logique de Pierre Elliott Trudeau) et je me suis aperçu qu’elle manquait cruellement encore au quotidien de la rue de Bleury. J’ai relu avec plaisir des penseurs comme Gilles Marcotte et Jean Larose, ainsi que leurs collègues Pierre Nepveu et André Brochu. D’excellents écrivains dans leur genre. J’ai découvert enfin Laurent-Michel Vacher...

Je confesse avoir vécu de nouveaux ennuis en lisant Jacques Brault. Je n’ai pas pu m’empêcher de souligner cette phrase particulièrement plate : « Entre la mousike de Platon ou la mimèsis d’Aristote et le tao chinois ou le satori japonais, la distance reste minime si nous considérons, ne serait-ce qu’un instant, notre inconnaissance du réel comme la seule connaissance viable et praticable. » Bâillement.

De belles découvertes

Heureusement, l’essai québécois a autre chose à offrir. L’anthologie de Chassay offre aux lecteurs la chance de s’initier à l’œuvre d’un prof de cégep, Daniel Jacques, dont la prose est ciselée comme un diamant noir. Il ne fallait pas que les Humanités passagères passent sous silence. Je me permets de citer un extrait de l’un des meilleurs essais québécois à avoir été écrit : « Pour avoir le souci d’interroger l’autorité des gouvernants, les traces scripturaires de quelques épopées antiques, ou encore la vie et la mort des étoiles, il faut plus que l’attention courte à l’utile et au puissant. On doit s’appliquer à une autre discipline, souvent moins profitable, comme celles qui conduisent à rechercher le sens et la valeur des choses et des événements demeurés à ce jour sans langage connu. Cela requiert une manière de recueillement devenue lointaine en raison de nos investissements nouveaux. »
Toute cette musique est nécessaire pour dire que le Québec se cherche un sens après le référendum de 1980 !

Relire le chapitre intitulé « Naître au matin du monde » (La Génération lyrique) procurera également une vive émotion à l’amateur d’essais québécois. Ce livre de François Ricard, qui s’est vendu à plus de 10 000 exemplaires, est une belle démonstration de rigueur et d’intuition. Il a frappé drôlement juste. On continue de le citer à chaque fois qu’il est question de baby-boomers, de démographie ou de transmission intergénérationnelle, c’est à dire à peu près quotidiennement.

Question d’émotion

Pourtant, si l’on se fie aux ouï-dire, l’émotion n’est pas conciliable avec le genre dont il est question ici. L’émotion, c’est affaire de poésie, de théâtre, de roman. L’essai, lui, se concentre! C’est le domaine de la raison, de l’analyse. Sans tambour ni trompette, il accompagne l’évolution culturelle du peuple québécois.

Comme l’écrit Jean-François Chassay, « l’essai ne sera jamais à l’avant-scène comme d’autres genres littéraires majeurs ». L’après-guerre voit l’explosion de la poésie ; les années 1960 sont celles du roman québécois et le théâtre d’ici naît en 1968 avec les Belles-sœurs. « Il n’y aura pas, de manière similaire, de “ moment ” historique où l’intérêt sera massivement porté vers le genre essayistique, mentionne Chassay. On pourrait même dire que depuis une décennie l’essai se voit dans une certaine mesure marginalisé par le travail d’analyse littéraire ou sociale, plus ostensiblement universitaire, scientifique. » Il déplore que peu de jeunes se lancent dans l’essai; aucun auteur de moins de quarante ans n’a été retenu pour son recueil.

Pourtant, si j’avais droit à ma propre anthologie de l’essai québécois, il y aurait des textes du géographe Luc Bureau, du politologue Jean-François Lisée, des journalistes Jean Paré, André Pratte, Nathalie Collard et Pascale Navarro ; ils complèteraient avec un peu de fantaisie et d’air frais le cénacle d’universitaires qui ont occupé le genre. Ce serait un recueil plus ludique, plus poétique que celui-ci. Des essais émotifs ? Pourquoi pas ? Pierre Vadeboncoeur affirme que l’émotion est essentielle, même pour un auteur d’essais. Même lorsqu’il a voulu s’essayer à l’écriture romanesque, le naturel est revenu au galop. Mais l’émotion, elle, est demeurée.
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