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Art • culture • pensée

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Par François Jobin, publié le 05/04/2007
Un metteur en scène prétendait se méfier des acteurs qui pensent. Sans doute Gilbert Turp lui paraîtrait-il suspect, puisque ce comédien faisait paraître l’automne dernier un essai dense et pénétrant : La Culture en soi. Dans un Québec qui n’en finit plus de se chercher une identité, Turp contribue au débat en traçant un portrait de la culture vue à travers le prisme de l’art dramatique qu’il pratique comme acteur, professeur et dramaturge.
La culture existe par elle-même, un peu comme un paysage, affirme-t-il en substance, «si bien, qu’à force de circuler dans le paysage culturel et de nous en imprégner, nous finissons par le porter en nous». Ce qui distingue l’acteur, c’est sa capacité, à travers l’interprétation des textes qu’il joue, de transmettre cette culture dont il est dépositaire. Appliquée au commun des mortels, cette vision nous place dans une dynamique d’échange où l’individu remet ce qu’il a reçu, mais transformé, malaxé, pour ainsi dire, par sa propre sensibilité.

Divisé en trois parties, l’ouvrage se présente en réalité comme une succession de courts essais sur les composantes du jeu de l’acteur, les incontournables de la dramaturgie occidentale, le parcours de l’art dramatique au Québec, ainsi que la place de notre culture au panthéon des cultures du monde. Écrit à la première personne, le livre prend sa source dans l’expérience de son auteur et devient du coup une illustration de son titre. Loin d’être détestable, le «je» incarne le propos et le rend sensible, voire jubilatoire. Visiblement amoureux de son sujet et passionné de son métier, Gilbert Turp guide son lecteur dans les méandres du cheminement de l’acteur qui aborde un rôle: interpréter un personnage, c’est jouer le désir, une énergie complexe faite d’expectative et de don de soi, d’écoute et de parole, de partage et d’accueil de l’autre. Plusieurs avant lui ont parlé de générosité, mais ce que Turp entreprend de faire, c’est d’expliquer ce que le mot veut dire. Ce faisant, sa réflexion déborde largement les cadres de l’art dramatique et pose en somme le problème universel de l’ouverture à l’Autre.

Même s’il parle surtout de théâtre, Gilbert Turp aborde aussi d’autres aspects plus «populaires» du travail d’acteur, notamment la télévision, le cinéma et la publicité. Il le fait toutefois sans afficher ce mépris que certains intellectuels croient nécessaire de manifester à l’endroit de la culture dite populaire. Mieux, il récuse cette dichotomie culture populaire / culture élitiste au nom des richesses que l’une et l’autre recèlent. Il se montre toutefois plutôt rétif devant l’entertainment, auquel il reproche de s’adresser à «une masse anonyme dont le temps doit être occupé», plutôt qu’à des gens, des individus à qui l’on parle. L’arrivée de ce «troisième joueur» dans le paysage culturel vient fausser le jeu et tend à réduire la culture à sa seule dimension économique, parce que ses promoteurs pensent d’abord en termes de chiffres: cotes d’écoute, nombre d’entrées, quantité de disques vendus, etc. L’auditoire devient un concept abstrait dont la fonction consiste uniquement à consommer les produits qu’on lui propose. Ne parle-t-on pas d’ailleurs du public consommateur des industries culturelles?

La Culture en soi n’est pas un livre facile. On est à cent lieues du recueil d’anecdotes mettant en scène les vedettes de l’heure. Turp exige de son lecteur qu’il réfléchisse avec lui. L’auteur indique la route, mais encore faudra-t-il accepter de le suivre dans ses détours, au cours d’un voyage où la destination importe moins que le trajet qui y mène. La Culture en soi nous offre une denrée rare par les temps qui courent: une pensée structurée, féconde et provocante sur la place de la culture dans la vie des humains.


Bibliographie :
La Culture en soi, Gilbert Turp, Leméac, coll. Théâtre Essai, 264 p., 23,95$
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