Le roman pour la jeunesse en 2005: À la croisée des mondes

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Depuis le succès phénoménal de la série « Harry Potter », le roman jeunesse connaît un essor considérable partout dans le monde. J.K. Rowling a permis à la fantasy et au fantastique, deux genres boudés pendant longtemps au profit du réalisme, de retrouver leurs lettres de noblesse. C'est comme si l'écrivaine britannique avait redonné aux jeunes lecteurs l'accès à l'imaginaire. Aujourd'hui, tous les genres littéraires se côtoient en toute harmonie, et les jeunes ont l'embarras du choix.

Notre monde à nous

Les éditeurs québécois contribuent à cette période faste que connaît actuellement la littérature jeunesse. Par un travail continu et acharné, ils réussissent à contrer l’invasion française, qui compte de très importants joueurs de l’édition jeunesse. Secrètement, avant de s’endormir, les éditeurs rêvent tous de dénicher LE livre qui leur assurerait succès et pérennité. Évidemment, tous ne font pas fortune instantanément, ce qui n’est pas nécessairement le but de leur démarche.

En ce moment, on vit un peu une période de transition et d’exploration. De nouvelles maisons d’édition voient le jour, d’autres, qui s’en tenaient jusque-là au marché adulte, développent des collections destinées aux enfants, tandis que les maisons établies depuis de nombreuses années doivent se renouveler pour conserver leur public. Poussés par une solide relève qui amène une créativité nouvelle, les auteurs de renom tentent de se surpasser à chaque publication. Autant de facteurs qui viennent revitaliser un secteur déjà en santé.

Cette saine compétition force les éditeurs à rivaliser d’invention pour offrir des romans de qualité. Il y a trente ans, les enfants d’ici n’avaient d’autre choix que de lire des romans provenant de la France. Les
bibliothèques « rose », « rouge » ou « verte » dominaient le marché. À cette époque, on était loin de parler de littérature québécoise pour la jeunesse. Maintenant, on se frotte à Gallimard et compagnie : c’est tout de même phénoménal !

Il était une fois…

Tout commence en 1978 lorsque La courte échelle voit le jour. Son arrivée change le cours de notre histoire littéraire. En effet, grâce à Bertrand Gauthier, Denis Côté, Louise Leblanc1 et leurs pairs, les jeunes Québécois peuvent enfin lire des histoires faites pour eux, avec des héros qui leur ressemblent. Le succès est instantané : vingt-cinq ans plus tard, on parle de la génération
« courte échelle », et les romans et albums au catalogue de la maison, qui publie depuis 2003 de la poésie, sont traduits en 18 langues.

Les éditions Pierre Tisseyre, qui existent depuis 1947 mais publient de la littérature jeunesse depuis 1980, ont quant à elles développé l’un des plus solides catalogues pour la jeunesse. Faisant fi des modes, la maison a toujours fait cohabiter les genres et n’a jamais eu peur de publier des livres complexes. Aujourd’hui, malgré une présentation visuelle qui laisse parfois à désirer, elle est encore dans la course : les belles découvertes à faire sont souvent de son côté. Viennent ensuite d’importants joueurs qui, au fil du temps, sont venus consolider l’édition jeunesse au Québec. On pense à Québec Amérique, devenue l’une des figures importantes de ce secteur d’activité. La maison a consolidé ses assises en allant chercher des plumes chevronnées auxquelles elle a adjoint de jeunes auteurs talentueux qui, aujourd’hui, représentent les phares de notre littérature jeunesse. Anique Poitras en est le plus bel exemple (cf. entrevue en page 35). Chaque année, malgré quelques rares déceptions, la cuvée Québec Amérique est synonyme de qualité. Plusieurs titres de leur catalogue risquent de devenir des classiques du genre. Mentionnons aussi Dominique et compagnie. En créant cette division, les éditions Héritage ont donné un second souffle à leur catalogue et à leur image. D’ailleurs, la présentation visuelle de leurs romans est des plus réussies. À travers ses publications, où les bons romans sont légion et les déceptions plutôt rares, la maison d’édition suit l’évolution de l’enfant de manière intelligente sans tomber dans le piège de la pédagogie. Sans être une maison majeure dans le domaine jeunesse, les éditions du Boréal, qui ont connu leur heure de gloire dans les années 90 avec la série des « raisins » de Raymond Plante2, finissent toujours par tirer leur épingle du jeu. La production est moins considérable qu’avant, mais toujours d’un haut calibre éditorial. Cette année, l’éditeur a d’ailleurs décroché le Prix littéraire du Gouverneur général avec le chaleureux premier roman de Nicole Leroux, L’Hiver de Léo Polatouche3.

Les valeurs sûres

Des jeunes maisons d’édition vouées à la littérature jeunesse, Soulières Éditeur et Fou-Lire ont de plus en plus la cote d’amour du jeune public. Robert Soulières4, qui cherche à faire aimer la lecture aux jeunes qui ne lisent pas, y parvient très bien en publiant des romans intelligents, inventifs, vifs et souvent très drôles. Avec Fou-Lire, comme son nom le laisse entendre, Yvon Brochu (cf. entrevue en page 41) privilégie l’humour, mais jamais au détriment de l’histoire. Internet faisant dorénavant partie du quotidien des jeunes, chaque série voit également son univers se prolonger sur la Toile. La série « Galoche », entre autres, connaît un franc succès dans les écoles primaires. Vents d’Ouest, encore trop méconnue, mérite qu’on s’attarde davantage à son catalogue. Avec Ann Lamontagne5 en tête, d’excellentes découvertes sont à faire de ce côté-là. Cette maison de l’Outaouais a su se positionner en misant sur les romans pour adolescents. Au moment où ce choix a été fait, personne ne croyait pouvoir rejoindre ce public particulier… Quelques années plus tard, on peut parler d’une totale réussite !

En privilégiant des romans où la nature tient toujours le premier rôle, Michel Quintin Éditeur a su se tailler une place enviable au sein de la littérature jeunesse québécoise. Médiaspaul, qui semble faire partie du portrait depuis toujours, bénéficiant du retour en force du fantastique et de la science-fiction, connaît un regain inespéré. La maison Hurtubise HMH, un peu dans l’ombre de ses consœurs, fait toutefois son petit bonhomme de chemin en continuant de publier de bons romans.

Le secret d’un succès

Les auteurs et éditeurs de chez nous ont, au fil des ans, établi et consolidé notre littérature jeunesse, mais avouons que le récent engouement pour la littérature fantastique et des univers plus étoffés leur a fait très mal. Ces derniers temps, leurs publications semblaient « dépassées » devant tous les nouveaux joueurs de l’édition internationale, qui envahissaient un marché qu’ils avaient si fièrement développé jusqu’ici. L’ironie du sort a voulu que le plus grand succès jeunesse québécois des dernières années revienne aux Intouchables, une maison fondée en 1993 qui n’avait pas vraiment l’habitude d’exploiter ce créneau. En 2002, Michel Brûlé, qui sait flairer la bonne affaire au bon moment, a été le premier éditeur à réagir au succès de la série « Harry Potter » en demandant à Bryan Perro, un conteur féru de légendes, de concocter une série aussi fantastique que celle du petit sorcier. Ainsi est née la série « Amos Daragon » (cf. entrevue en page 39), un succès monstre qui mélange habilement mythologie, fantastique et aventures. À preuve les garçons qui, généralement plus réticents à lire, en redemandent après avoir dévoré les récits de Perro ! Piqués par le goût de la lecture, ces mêmes jeunes se tournent maintenant vers la série « Les Chevaliers d’Émeraude » d’Anne Robillard6, publiée aux Éditions de Mortagne qui, bien que s’adressant aux adultes, est actuellement lue par des lecteurs de 10 ans ! Pour le moins déroutant, n’est-ce pas ?

Ce fait n’est pas banal et il faudrait en tirer une leçon : le succès des « Chevaliers d’Émeraude » est du même ordre que celui d’Harry Potter. Au Québec, on a tendance à infantiliser le lectorat en croyant, par exemple, qu’un jeune de 9 ans a nécessairement peur de lire un roman de 200-300 pages. C’est dur à avouer, mais les très bons lecteurs de fantasy et de fantastique restent souvent sur leur faim face à la production locale, davantage axée sur les romans assez courts, et bifurquent vers les publications étrangères, plus volumineuses. Malgré nombre d’excellents romans, la clé d’un best-seller générant des milliers de ventes semble donc, si l’on se fie aux goûts du lectorat, du côté des littératures de l’imaginaire.

Répandre la bonne nouvelle

La diffusion de la littérature jeunesse se fait presque d’une manière clandestine. C’est un peu dommage : le milieu, qui travaille très fort pour faire connaître ce qui pourrait devenir l’un des joyaux de notre culture, mériterait beaucoup mieux. On a l’impression que c’est seulement une poignée de gens passionnés (pour la plupart des femmes, et on s’étonne que les garçons lisent peu !), qui portent notre littérature jeunesse à bout de bras, elle qui est quasiment absente des tribunes médiatiques. On peut lire un papier à l’occasion dans les grands quotidiens, entendre une chronique de temps à autre à la télé et à la radio, mais c’est à peu près tout. À preuve, Dominique Demers7 vient de faire paraître la cinquième aventure de Mademoiselle Charlotte et c’est presque passé sous silence. Pourtant, il s’agit d’un événement en soi !

Actuellement, la principale diffusion du roman jeunesse se fait par l’entremise des libraires spécialisés. C’est le maillon le plus important entre l’éditeur et le lecteur. Aiguillés par le représentant, ce sont les libraires qui voient défiler toute la production littéraire, qui envahit les tablettes des librairies à un rythme plutôt fou. Parallèlement au travail du libraire, il y celui des bibliothécaires. Ces derniers représentent un atout précieux pour les éditeurs québécois. On voit apparaître de plus en plus de partenariat entre les écoles, les bibliothèques et les librairies qui, ensemble, créent toutes sortes d’activités pour stimuler le goût des livres chez l’enfant. Les résultats sont étonnants : si ce n’était de la passion commune de tous ces intervenants, notre littérature jeunesse aurait un rayonnement beaucoup plus discret. Ces apports et ces échanges sont donc essentiels si on veut permettre à la littérature jeunesse produite au Québec de se déployer davantage à l’échelle internationale. Nous en sommes à la croisée des mondes et, à cet endroit, tout est possible…

1. Ces trois écrivains sont encore très actifs dans le milieu du livre jeunesse, et ce, tant du côté de l’édition que de la création. On doit à Bertrand Gauthier, directeur de La courte échelle, la série « Zunik », qui a fait un tabac au milieu des années 80. Chez le même éditeur, Denis Côté a remporté un franc succès avec les aventures des Inactifs et celles du petit Maxime, tandis que Louise Leblanc publiait en janvier dernier le quatorzième titre de la série « Sophie ».

2. Scripteur d’émissions jeunesse et directeur de collection au Boréal, Raymond Plante a remporté plusieurs distinctions québécoises et canadiennes pour son œuvre jeunesse. Le Dernier des raisins a été couronné du Prix du Conseil des Arts du Canada, l’ancêtre des GG. À lire également : Y a-t-il un raisin dans cet avion ? et Le Raisin devient banane (Boréal, 9,95 $ ch.).

3. L’Hiver de Léo Polatouche, Nicole Leroux, Boréal, coll. Inter, 140 p., 8,95 $

4. Robert Soulières a signé plusieurs romans loufoques, dont deux extrêmement populaires : Un cadavre de luxe et Un cadavre stupéfiant (8,95 $ et 9,95 $ ch.).

5. Parmi la production d’Ann Lamontagne, mentionnons Les Mémoires interdites, La Piste des Youfs et L’Adieu aux chevaliers (Vents d’Ouest, 8,95 $ et 9,95 $ ch.).

6. La série de fantasy signée Anne Robillard constitue un succès confirmant l’intérêt des jeunes Québécois pour le genre. Pour en savoir davantage sur l’univers de Le Feu dans le ciel, Les Dragons de l’Empereur Noir, Piège au Royaume des ombres, La Princesse rebelle, L’Île des lézards et Le Journal d’Onyx, visitez www.chevaliersdemeraude.com. (Éditions de Mortagne, 24,95 $ ch.).

7. Les aventures de Mademoiselle Charlotte, incarnée à deux reprises par la comédienne Marie-Josée Perron, remportent un vif succès auprès des jeunes de 8 à 12 ans. Après La Nouvelle Maîtresse, La Mystérieuse Bibliothécaire, Une bien curieuse factrice et Une drôle de ministre, Dominique Demers publiait récemment L’Étonnante concierge (Québec Amérique, 8,95 $ ch.).

N. B. Nombre de maisons d’édition possédant un fonds en tout ou en partie consacré à la littérature jeunesse n’ont pas été citées dans le présent article, et ce, non pas en raison de la qualité de leur production, mais bien parce que le propos de ce texte d’humeur n’était pas de recenser exhaustivement les acteurs de ce secteur éditorial. Il s’agissait simplement de livrer un point de vue personnel.

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