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Littérature jeunesse

Le libraire - Numéro 91
Laurent Theillet : La poésie, ou comment mettre de l’ordre dans le chaos

Laurent Theillet : La poésie, ou comment mettre de l’ordre dans le chaos

Par Marie Fradette, publié le 26/10/2015

Français d’origine, Laurent Theillet roule sa bosse au Québec depuis dix ans. Auteur d’albums et de romans pour la jeunesse, il vient tout juste de faire paraître un récit poétique, son premier, publié dans une collection pour les adolescents chez Boréal. Les poèmes ne me font pas peur est un texte nourri d’images fortes dans lequel une jeune fille interroge le monde qui l’entoure et tente de trouver sa place dans le chaos. Voici une plongée au cœur de cette écriture lumineuse

« Si on me demandait de résumer le livre en une phrase, je dirais que c’est en fait une tentative d’hymne à la vie. » Pour Theillet, la vie reste quelque chose d’extraordinaire que l’on a tendance à oublier à l’âge adulte. Et c’est ce qu’il s’emploie à mettre en scène à travers cette adolescente déboussolée : « Je pense avoir écrit simplement l’histoire d’une jeune fille aux prises avec des questions essentielles, les questions que nous nous posons tous : qu’est-ce que naître? Vivre? Aimer? Et par là même, qu’est-ce que mourir? Mais également : le bonheur, finalement, qu’est-ce que c’est? En bref : quelle est donc cette chose inouïe – être un humain sur la terre? Évidemment, les réponses sont la plupart du temps incomplètes, voire hors de portée, mais le simple fait de se poser ces questions nous permet d’avancer, de cheminer, de “venir effleurer le bord du mystère, comme pourrait le dire mon héroïne! »

Ce n’est pas anodin, d’ailleurs, si Theillet utilise une avenue poétique pour présenter cet hymne. Bien sûr, c’est un genre qui l’intéresse, mais il s’en sert pour « défendre les mots ». « Pour les jeunes, explique-t-il, la poésie rebute souvent, elle est ennuyeuse, difficile d’accès… les poèmes font peur! Mais il faut savoir une chose : mon livre n’est pas du tout un recueil de poèmes, mon texte est un récit poétique, le journal d’une jeune fille qui aime la poésie. Ce que j’ai tenté de faire, c’est d’allier poésie contemporaine et narration. Le style poétique : oui, MAIS par-dessus tout, préserver le côté captivant d’un roman. Signifier non seulement aux jeunes, mais également aux adultes (à qui mon livre s’adresse aussi) que la poésie n’est pas quelque chose d’ennuyeux, d’hermétique : la poésie est simplement une manière de vivre sa création et son rapport à la lecture. C’est-à-dire : tenter de laisser la plus grande place à l’émotion, à la puissance pure des mots. »

La forme au service du personnage
Grâce à cette forme hybride, on entre facilement dans l’univers de cette jeune fille « dont le crâne est un placard en vrac». L’écriture très imagée, la narration et même la ponctuation contribuent à donner du sens. Par exemple, l’héroïne, qui exprime son amour des mots, « déteste leurs virgules/[qui] ressemblent trop à des erreurs/des dérapages/des ailes d’oiseaux amputés ». On ne verra donc aucune trace de virgule tout au long du récit, sauf à deux endroits. Au début, d’abord, dans un poème écrit alors qu’elle était enfant, puis à la toute fin. On sait que les virgules sont une pause dans la lecture, elles permettent de mettre de l’ordre dans un texte, d’encadrer une idée, par exemple. Le fait qu’il n’y en ait pas du tout, contrairement aux points d’interrogation qui pullulent, renvoie à ce manque d’ordre : « C’est une manière pour l’héroïne de ne pas s’arrêter. Il y a là un lien direct avec les ailes coupées. » Pour Theillet, le fait qu’elle établit une analogie entre cette ponctuation et les ailes amputées symbolise cette absence de liberté. C’est pourquoi, discrète, la deuxième virgule apparaît à la toute dernière page du récit, dans un ultime poème délesté de point d’interrogation : « Naître/Sentir/Grandir/Aimer/Vivre/Mourir/est une route ouverte, un regard tout autour. » La virgule revient, là, comme une aile d’oiseau déployée, une bouffée d’air lui permettant de continuer.

Les métaphores qui émanent du texte contribuent tout autant que la forme à préciser les contours de l’héroïne. Le mot boussole, par exemple, revient fréquemment pour mettre en lumière l’état de la protagoniste : « Je me sens comme avant […] une fillette minuscule/un soleil rabougri/en manque de boussole ». Puis, comme cette virgule qui permet de reprendre son souffle, la « vieille boussole égarée perdue il y a des siècles » est également retrouvée à la toute fin, cette « vieille amie d’enfance [qui] indique encore le nord [et lui permet], de rentrer [chez elle] ». Une boucle se referme et l’espoir revit. C’est important cette fin heureuse pour Theillet : « J’espère tout le temps, même quand ça ne va pas. Je n’aime pas les œuvres qui montrent juste le côté noir. Moi, je veux montrer les deux faces, ombre et lumière. Aller chercher la beauté dans sa vie, ça, c’est important. »

Une écriture photographique
Ce jeu entre l’ombre et la lumière, l’auteur de Minus Circus peut difficilement s’en distancer. Amoureux de la photographie, de cinéma, il avoue que son écriture est bien liée à ce monde de l’image dans lequel les formes, les contrastes importent beaucoup. L’héroïne de son roman adore prendre des clichés : « Dans la ruelle cafardeuse/deux yeux d’or/un chat m’observe […] les flocons de neige se laissent dériver/chahutent en suivant le vent/le chat repart en trottinant/une ombre joyeuse sur la neige neuve. » Elle devient ainsi, comme le dit bien l’auteur, « la narratrice d’un road movie à vélo. On voit à travers ses yeux à elle. D’ailleurs, ce n’est pas les mots qui comptent quand j’écris, mais ce qu’ils montrent ». Tout comme la photographie, l’écriture de Theillet est lumineuse; elle cherche à capter des instants, croquer des parcelles de réel et les faire vivre.  

Si Laurent Theillet espère, comme tous les auteurs, que son livre soit lu par beaucoup de lecteurs, il souhaite surtout qu’il soit aimé, « qu’il soit pris comme quelque chose de pur et d’innocent puisque ce n’est pas un livre calculé. Il a existé de lui-même, il est venu en fait comme un poème ». Si ce récit s’est imposé dans la carrière de l’auteur, c’est à notre plus grand plaisir. Il s’agit là d’une œuvre puissante, savamment construite, écrite avec beaucoup de sensibilité et qui saura assurément réconcilier bien des gens avec la poésie.

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