Entrevues

Littérature étrangère

Le libraire - Numéro 88
Russell Banks : Point de bascule

Russell Banks : Point de bascule

Par Dominic Tardif, publié le 03/04/2015

D’où viennent les nouvelles qu’écrit Russell Banks? Incursion dans l’atelier d’un des plus grands écrivains américains contemporains, en marge de la parution de son recueil Un membre permanent de la famille.

Parler d’un recueil de nouvelles relève toujours de l’exercice périlleux : comment isoler le fil rouge reliant toutes ces histoires sans nier la singularité de chacune d’entre elles? Les nouvelles regroupées sous une même couverture doivent-elles forcément avoir quelque chose d’autre en commun que d’être signées par la même personne?

« Je ne sais pas exactement s’il y a un lien entre chacune d’elles », se demande pour sa part Russell Banks, au sujet de son livre Un membre permanent de la famille. Nous le joignons au téléphone, il se trouve présentement en Ohio. « Je sais en tout cas qu’elles ont toutes été écrites au cours de la même année, alors elles reflètent forcément les préoccupations qui m’animaient à ce moment-là. » Silence. Allô, Monsieur Banks, vous êtes toujours là? « Oui, oui, [il rigole doucement], je me rappelais seulement qu’il a fallu que mon éditeur me le fasse remarquer pour que je réalise qu’il y a vraiment beaucoup de chiens dans ce livre. Je les ai comptés, il y en a quoi, huit, neuf, dix peut-être? Il y a aussi beaucoup de chiens dans ma vie, j’en ai deux, et ils viennent me chatouiller les pieds dans mon bureau pendant que je travaille, c’est une des parties importantes de ma vie. Alors en voilà, un lien! »

Vous vous demandiez où l’auteur originaire du Massachussetts glane la matière à partir de laquelle il modèle ses nouvelles? Pas plus compliqué que ça : elle est à ses pieds. Des chiens viennent lui renifler les orteils puis se fraient un chemin jusque dans son imaginaire. « Plus sérieusement, poursuit-il, je pense que le titre du recueil trahit à quel point j’étais conscient cette année-là de notre besoin d’avoir une famille et de la fragilité de cette chose qu’on appelle famille. J’ai beaucoup réfléchi à la tension entre ces deux idées-là. »

En s’invitant au cœur du quotidien de groupes d’amis, de couples vieillissants ou de maris cocufiés, Russell Banks dresse le portrait de la grande famille éclatée que sont les États-Unis, mosaïque elle-même tissée de plusieurs petites unités de moins en moins conformes à la famille nucléaire traditionnelle, ce miroir aux alouettes dans lequel les fictions populaires américaines se sont longtemps contemplées. Mais, plus que jamais, l’écrivain parvient dans ce livre à dilater, presque jusqu’au point de rupture, la seconde où l’existence de ses personnages bascule. Invité à célébrer Noël chez son ex-femme et le nouveau mari de celle-ci, Harold Bilodeau observera son successeur accrocher l’étoile au sommet du gigantesque sapin.

Extrait de « Fête de Noël », un des textes où la fine psychologie de Banks et ce sens du détail, sur lequel est assise sa légende, brillent le plus distinctement : « Il songea soudain que s’il avait quitté la salle pour sortir sur la terrasse, c’était parce qu’il espérait que Bud allait tomber de l’escabeau et que ce foutu sapin de Noël bien trop chargé allait s’effondrer sur lui. Qu’il se casserait peut-être une jambe ou un bras. Que ce serait une humiliation. Harold l’avait souhaité, il s’y était même attendu. Ç’aurait été une fin parfaite pour son histoire de trahison et d’abandon, surtout s’il avait pu suivre l’événement à bonne distance, tout seul ici sur la terrasse. »

L’envers de la médaille
Le nouveau mari ne tombera pas en bas de l’escabeau; Harold devra tout simplement se résoudre à se déboucher une nouvelle canette de Pabst. Rien de flamboyant, peu de tragédie dans ces nouvelles qui mettent toujours en lumière l’envers de la médaille, désamorcent toujours les attentes que des années de fiction aux dénouements spectaculaires ont forcément créées chez le lecteur. « Je pense que la manière dont nous nous attendons à ce que les gens se comportent est une illusion entre autres alimentée par le cinéma. C’est le boulot de l’écrivain de montrer ce que sont vraiment les gens, pas la manière dont nous aimerions qu’ils se comportent. »

C’est le boulot de l’écrivain, oui, que de révéler comment, par exemple, la mort de l’être aimé, si triste soit-elle, charrie parfois dans son sillage un étrange sentiment de soulagement. « C’est toujours la partie qu’on nous cache lorsqu’on nous parle du deuil. Cette nouvelle [« Oiseaux des neiges »] est née de l’histoire d’une amie proche, qui vivait avec le même homme depuis des dizaines d’années, qui l’aimait beaucoup et qui, malgré tout, s’est sentie tellement libérée lorsqu’il est parti. C’est un sentiment qui est beaucoup plus répandu qu’on le croit », assure l’homme de 74 ans.

Dans « Big Dog », Banks montre comment le succès peut parfois davantage fragiliser l’ego de quelqu’un que le consolider. Le prestigieux prix MacArthur que recevra l’artiste Erik Mann s’insinuera sournoisement comme un obstacle entre certains de ses amis les plus proches et lui. « Ma femme [Chase Twichell] a remporté un grand prix de poésie [le Kingsley Tufts Award, doté d’un montant 100 000$] en 2011 et j’étais plutôt amusé de constater le lourd impact que ça avait eu sur ses amitiés. Les poètes sont habituellement des gens très solidaires; ils ont besoin de l’être comme ils ont en général assez peu de reconnaissance populaire ou institutionnelle. Après qu’elle ait remporté le prix, ses amis étaient soudainement moins encourageants. »

Elles viennent donc de partout, les nouvelles de Russell Banks. De son quotidien, de ses chiens qui se traînent les pattes dans son bureau et du journal, bien sûr. En bon écrivain américain, le chantre de Saratoga Springs pioche dans la section des faits divers plusieurs petits morceaux de réel qu’il transforme en littérature.

Dans « Ancien marine », l’écrivain escorte ainsi jusqu’au bord du gouffre un vétéran que l’économie moribonde aura contraint à entrer dans l’illégalité, après une vie d’irréprochable droiture. « J’avais découpé cet entrefilet dans le journal au sujet d’un vieil homme qui avait perdu sa maison durant la récession de 2008 et qui s’était mis à voler des banques. C’est là que j’ai réalisé qu’à chaque récession, le nombre de vols de banques augmente radicalement. Avec une nouvelle, tu peux vraiment zoomer sur ce court moment où tout change dans la vie de quelqu’un. Et c’est ce qui est arrivé à cet homme quand il s’est fait arrêter. »

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