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Littérature étrangère

Le libraire - Numéro 75
Jeffrey Eugenides: Le pouvoir infini des romans

Jeffrey Eugenides: Le pouvoir infini des romans

Par Dominic Tardif, publié le 25/01/2013

L’auteur de Les vierges suicidées et de Middlesex, Jeffrey Eugenides, s’intéresse à la fausse représentation de l’amour que charrie la littérature dans Le roman du mariage, troisième livre d’une œuvre comptant déjà parmi les plus importantes de sa génération. Le libraire a joint l’écrivain à Paris afin de discuter du pouvoir infini des romans ainsi que de l’amour tel que déconstruit par Roland Barthes.

Il y avait quelque chose d’indubitablement littéral dans les titres des précédents romans de Jeffrey Eugenides. Les vierges suicidées, exploration à la fois charnelle et asphyxiante de la découverte du désir transposée au grand écran en languide thriller par Sofia Coppola, culminait dans une scène réalisant précisément ce que son titre annonce. Middlesex, roman d’apprentissage articulé autour d’un personnage androgyne et auréolé du prix Pulitzer en 2003, mettait pour sa part en lumière la porosité des identités sexuelles. Deux sujets pour le moins difficiles auxquels Eugenides avait su insuffler une réelle grâce par le biais d’une écriture pudique ayant l’élégance de laisser au lecteur la chance de faire son bout de chemin.

À première vue, Le roman du mariage pouvait ainsi avoir les allures d’un projet d’envergure moindre que ceux auxquels Eugenides s’était précédemment attelé. Pourquoi s’intéresser aux relations liant, sur le campus de l’Université Brown en 1982, la fille de bonne famille Madeleine (qui travaille à un mémoire intitulé « Jane Austen, George Eliot et la question du mariage dans le roman anglais », d’où le titre du livre), la bonne pâte Mitchell (qui en pince pour Madeleine, sans que ce soit réciproque) et le libre-penseur Leonard, jeune homme mal dégrossi à la personnalité limite qui procurera à Madeleine ses premières authentiques expériences érotiques (Un personnage qui partage avec le regretté enfant terrible des lettres américaines, David Foster Wallace, une passion pour les bandanas et le tabac à chiquer, ont observé certains critiques américains, un rapprochement balayé du revers de la main par l’écrivain).

Pour Eugenides, il ne s’agissait pourtant pas que de se pencher sur les banals tourments amoureux d’un trio de jeunes diplômés largués sans gilet de sauvetage ni mode d’emploi dans les marées sentimentales de la vie adulte. « Mon livre parle de l’effet que peut produire la lecture de romans ayant pour sujet l’amour sur les attentes que l’on entretient face à l’amour. Ce n’est pas une intrigue amoureuse traditionnelle à la Jane Austen, comme celles sur lesquelles travaille Madeleine; les choses ont beaucoup trop changé pour écrire ce genre de romans du mariage aujourd’hui », explique l’écrivain depuis Paris, où il se trouvait début janvier à l’occasion d’une tournée de promotion, avant de citer le lumineux mot d’esprit de La Rochefoucauld placé en épigraphe de son livre : « Il y a des gens qui n’auraient jamais été amoureux s’ils n’avaient jamais entendu parler de l’amour. »

Une phrase qui ne pourrait mieux résumer le projet de cette variation sur le bovarysme à l’ère du féminisme et du postpunk (« Plusieurs journalistes français ont évoqué aujourd’hui cette parenté avec Flaubert », reconnaît Eugenides, sans trop s’en réclamer) qui épousera tour à tour le point de vue de chacun des protagonistes dans l’année suivant leur graduation. Quelle proportion du séjour en Inde de Mitchell, où il se rendra afin de travailler aux côtés de mère Teresa, est calquée sur le véritable périple d’Eugenides, qui s’est lui aussi rendu en Inde dans la vingtaine afin de travailler aux côtés de la sainte, demande-t-on à l’écrivain en toute bonne foi? « 23% », répond-il, le plus sérieusement du monde. Comment en êtes-vous arrivé à ce chiffre, réplique-t-on? « J’ai compté les mots et il y en a 23% qui tiennent de l’expérience personnelle. »

Revenons donc à La Rochefoucauld : l’amour ne serait pas un sentiment inné? Iriez-vous jusqu’à dire qu’on l’apprend dans les livres et dans les films? « Ça revient à demander si la poule a précédé l’œuf ou l’œuf la poule, rigole l’auteur. Certains disent que l’amour romantique n’existait pas comme concept avant que les troubadours ne le chantent. Je ne sais pas si c’est vrai; j’ai lu une bonne quantité de poésie latine dans laquelle il était question d’amour. On peut aussi réduire l’amour à un instinct nécessaire pour que l’espèce humaine se perpétue ou l’envisager comme un lien spirituel unissant deux âmes ou, oui, comme une construction culturelle dont sont responsables les poètes. Mon livre ne tranche pas. »

Déconstruire l’amour
Avide lectrice de romans victoriens, Madeleine devra se frotter, dans un cours de sémiotique, aux idées nouvelles qui frappent de plein fouet les départements de littérature dans les années 80. Ce thème est pour Eugenides prétexte à d’hilarantes scènes durant lesquelles les collègues anarcho-post-machin de la fille rangée se gargarisent des textes d’Eco ou de Derrida. Extrait : « Du jour au lendemain, pour ainsi dire, il devint risible de lire des auteurs comme Cheever ou Updike, qui décrivaient la banlieue où Madeleine et presque tous ses amis avaient grandi, et il convint de leur préférer le marquis de Sade, qui parlait de déflorer analement des vierges dans la France du XVIIIe siècle. Ce nouvel engouement pour Sade s’expliquait par le fait que ses choquantes scènes érotiques avaient pour toile de fond la politique et non le sexe. Elles étaient donc anti-impérialistes, anti-bourgeoises, anti-patriarcales, bref, anti-tout ce à quoi une jeune féministe intelligente se devait d’être opposée. »

Un retentissant changement de paradigme auquel Madeleine refusera d’emboîter le pas jusqu’à ce que les Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes, livre qui la révélera à elle-même, lui tombe entre les mains. « Je crois que déconstruire un sentiment le renforce inévitablement, parce que l’on se bat sans cesse pour ne pas qu’il nous échappe, avance Eugenides. En tant que romancier, j’ai été influencé par le structuralisme, mais je lui ai toujours résisté. Ces idées selon lesquelles toutes les histoires ont été racontées ou que l’auteur est mort étaient très populaires quand j’ai commencé à écrire. Je suis pourtant toujours demeuré enchanté par le roman et par le désir de raconter des histoires. Cette rencontre avec les structuralistes et déconstructivistes a renforcé mon attachement à la littérature. Je crois que Roland Barthes a vécu quelque chose de semblable à la fin de sa vie, alors qu’il avait entrepris l’écriture d’un roman. La personne qui avait proclamé la mort de l’auteur désirait finalement en devenir un. C’est réconfortant, n’est-ce pas? »

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