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Jean-Paul Dubois: Combat ultime à North Bay

Jean-Paul Dubois: Combat ultime à North Bay

Par Pierre Blais, publié le 13/02/2007
Après le succès remporté par Une vie française, lauréat du prix Femina en 2004, et la sortie de l’amusant Vous plaisantez, Monsieur Tanner, Jean-Paul Dubois est de retour avec un nouvel ouvrage sombre et féroce qui se déroule dans le nord de l’Ontario, plus précisément à North Bay. Intitulé Hommes entre eux, ce nouveau Dubois présente des personnages esseulés qui ont tous connu la même femme. Parmi eux se trouve Paul, un Français. Ayant appris que la maladie dont il souffre gagnera inévitablement le combat et que ses jours sont comptés, il décide de partir retrouver Anna, celle qu’il a aimée et qui s’est exilée depuis quelques années en Ontario…
Le nouveau roman de Jean-Paul Dubois a rapidement conquis le palmarès des ventes de livres en France en ce début d’année 2007. Au Québec, on peut déjà prévoir qu’il fera bonne figure, puisque depuis la sortie de Kennedy et moi, le Toulousain s’est bâti un cercle de fans avides de son humour ironique et surtout de cette tendresse âpre qui émane de ses textes.

Joint au téléphone à la mi-janvier, l’auteur, qui avait situé au Québec l’action de son roman Si ce livre pouvait me rapprocher de toi (paru en 1999), explique pourquoi il renoue avec l’identité canadienne par l’entremise inspirante de son climat et de ses paysages nordiques: «Je viens souvent au Québec et j’ai aussi visité le Canada à de nombreuses reprises. Je suis d’ailleurs allé à North Bay simplement parce que le nom me plaisait. Je suis allé voir à quoi ça ressemblait. Une fois sur place, on constate qu’il n’y a aucun intérêt à y être, mais pour concevoir une histoire, c’est un lieu inspirant, qui rappelle les films d’Atom Egoyan – ces films de froid avec une atmosphère, une solitude, une pureté… Comme dans De beaux lendemains et les autres livres de Russell Banks.»

Animaux entre eux
La quête du personnage de Paul est quelquefois difficile à saisir. On sent chez lui un mélange de nostalgie de son ancienne flamme, qui continue de l’obnubiler, mais aussi une volonté légitime de clore une histoire passionnelle qui ne s’est jamais vraiment éteinte. Pourtant, si Une vie française semblait faire le bilan de toute une vie (personnelle, sociale et politique), Hommes entre eux a davantage une saveur testamentaire, plus sombre, à l’image des nombreux films cités par Dubois dans son roman. «Mes romans Maria est morte et Les Poissons me regardent racontent un peu la même histoire, mais j’avoue qu’Hommes entre eux est peut-être mon livre le plus crépusculaire, reconnaît Jean-Paul Dubois. Un peu comme le sont les films Aguirre, La Colère de Dieu de Werner Herzog ou Hana-Bi de Takeshi Kitano, longs métrages que je pourrais regarder 100 fois. La violence omniprésente dans ces films leur confère un côté animal. C’est ce que je voulais mettre dans le livre, un peu comme les ouvrages portant sur la vie animalière écrits par Florence Burgat, et qui racontent l’inquiétude de l’animal, l’idée non formulée de la présence d’un prédateur qui fait peur, une peur ancestrale qui ressort dans les situations extrêmes comme en vivra le personnage de Paul.»

Dans ce roman, la dureté du ton est à l’image de celle du climat. À l’orée d’une tempête de neige, Paul se voit forcé d’assister à des «combats ultimes» d’une rare violence à cause de Thyssen, personnage qui connaît bien Anna. «Pour moi, Thyssen, c’est l’abjection incarnée, confie Dubois. Il a tout compris des mécanismes humains et joue avec ça comme un créateur pervers et malsain. Quand on rencontre ce genre de personnage – et ça m’est déjà arrivé –, il n’y a aucun contrepoison indiqué, sinon de prendre la fuite. Pour ce qui est des ‘‘combats ultimes’’, ils atteignent des sommets d’audience aux États-Unis. J’en ai vu à Detroit, et ça relève littéralement du cauchemar. Pas le combat comme tel, mais toute la mise en scène: les filles qui nettoient le sang dans l’arène, les 20 000 personnes qui hurlent en buvant de la bière… C’est d’une sauvagerie inimaginable. Les animaux se bouffent entre eux par nécessité. Pas nous. Nous le faisons pour nous distraire.»

Nuageux avec éclaircies
Du propriétaire d’un hôtel miteux et glauque en passant par des jeunes assoiffés d’alcool, les personnages secondaires des romans de Dubois ont autant d’importance que les lieux où ils se retrouvent. Mais au centre de tous ces romans, il y a toujours Anna et Paul: deux prénoms qui caractérisent l’univers de l’écrivain, deux prénoms unis par l’amour, mais toujours désunis par une vie surplombée de nuages noirs. Comme si le soleil, chez Dubois, se sentait éternellement fatigué.

La finale d’Hommes entre eux ouvre la voie à une confrontation entre deux mondes, puis annonce leur réconciliation: le monde de Paul, malade et obsessif, et celui de Paterson, homme des bois viril et ex-amant (lui aussi) d’Anna. Sans rien dévoiler de leur rencontre, il faut préciser que le personnage de Paterson est encore en vie grâce au don d’organe d’un certain Jean Coutu… L’anecdote fascinait l’auteur: «L’idée provient du nom de la chaîne de pharmacies québécoises. Depuis que je vais à Montréal, je suis obsédé par Jean Coutu, ou du moins par les panneaux publicitaires de Jean Coutu. C’est un nom inoubliable, écrit en rouge sur fond blanc, et qui ne fait pas sérieux pour une pharmacie.»


Si Hommes entre eux, avec cette omniprésence de la violence et ses rapports de force masculins, s’avère d’une gravité en complète opposition avec la légèreté de Monsieur Tanner, Jean-Paul Dubois annonce que son prochain ouvrage se situera quelque part entre ces deux livres. L’auteur ressent-il le poids du succès depuis la sortie de Kennedy et moi et d’Une vie française? «Sincèrement non, répond-il. J’ai eu la chance d’obtenir un prix qui a multiplié par 10 le ombre de mes lecteurs, mais c’est une chance qui ne dure pas et ne change rien pour moi. Et même si mon nouveau livre est en tête des ventes, j’ai encore peur du noir. L’écriture, pour moi, demeure un travail compliqué: rester assis et essayer de retrouver la part sombre en nous, tenter d’être moins stupide, de comprendre les choses et d’y réfléchir... Entre écrivain et golfeur, le choix est facile à faire!» Et pourtant, Dubois nous offre avec ce dernier opus une œuvre de qualité, nouvelle étape d’un parcours littéraire sans faute constitué d’essais caustiques sur l’Amérique et de romans émouvants. Son prochain livre sera le 18e. Et comme au golf, où les parcours comptent 18 trous, on peut dire que l’écrivain joue bien en deçà de la normale… Ce qui le classe parmi les meilleurs auteurs de son époque!


Bibliographie :
Hommes entre eux, Jean-Paul Dubois, Éditions de L’Olivier, 240 p., 29,95$
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