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Littérature étrangère

Le libraire - Numéro 75
Hubert  Haddad: L’écrivain nomade

Hubert Haddad: L’écrivain nomade

Par Claudia Larochelle, publié le 25/01/2013

« Peindre un éventail, n’était-ce pas ramener sagement l’art à du vent? », demande le narrateur de Le peintre d’éventail, nouveau romande l’écrivain français d’origine tunisienne, Hubert Haddad. Avec la finesse du dentellier, et le doigté du sculpteur, celui qui scrute avec zénitude le monde qu’il habite dévoile des lieux imaginaires assez fertiles pour faire naître entre ses lignes une poésie dont on sort transformé.

Hubert Haddad n’aurait jamais la prétention d’avancer que son dernier-né a le pouvoir de transformer les êtres qui s’en emparent. En provenance de l’autre côté de l’océan, sa voix au bout du fil s’avère aussi douce et gracieuse que ses mots issus d’une tête pensive, aux idées mûries par les années qui assagissent et tempèrent. L’homme n’est peut-être qu’au milieu de la soixantaine, il n’en demeure pas moins qu’à le lire, on lui donnerait l’âge d’un vieux sage à longue barbe blanche. Haddad n’est donc pas si loin du maître Osaki de son roman, un jardinier et haïkiste qui peint des éventails au fin fond de la contrée d’Atôra, au nord-est de l’île de Honshu, au Japon.

C’est en ces lieux inspirants qu’on suit aussi Matabei, personnage central de cette histoire, qui s’est retiré pour échapper à la fureur du monde. Perdue entre montagnes et Pacifique, Dame Hison l’accueille dans son auberge, ainsi que d’autres habitués un peu fantasques dont on découvre les habitudes au fil des pages. Des habitudes qui ne sont pas à l’abri des bouleversements de la nature… « Le séisme du 11 mars 2011 au Japon m’a profondément touché et m’a inspiré cette histoire écrite dès avril dernier, explique Hubert Haddad. J’étais hanté par ce pays que j’ai tout de suite voulu éternel. J’y ai donc mis dix heures d’écriture par jour, pendant six mois. »

La vie en haïkus
Puis, comme si Matabei lui avait chuchoté des mots à l’oreille, Haddad, qui n’avait pas une longue expérience en écriture de haïkus, s’est mis à en écrire mille, dont plusieurs se retrouvent dans Les Haïkus du peintre d’éventail, né parallèlement au Peintre d’éventail. Dans une forme poétique très codifiée, ces petits poèmes extrêmement brefs qui expriment l’évanescence des choses deviennent presque prémonitoires, tracés à l’encre sur les éventails de Matabei :

Nuit de tempête –
La branche contre un volet
parle des esprits

Des haïkistes célèbres, anciens ou modernes – comme Bashō Matsuo ou Taneda Santōka – ont été pour Haddad des maîtres, au même titre que monsieur Osaki l’a été pour Matabei, avec lequel il avoue avoir quelques ressemblances, ne serait-ce que ce goût pour le nomadisme. L’écrivain voyage sans arrêt, avide de s’imprégner des autres cultures. « Dans une vie d’écriture, il y a pour moi ce besoin permanent de ne pas être toujours dans les mêmes territoires, de m’installer dans la mouvance. », note le voyageur qui a besoin parfois de quitter Paris et Veules-les-Roses, en Normandie, où il écrit la plupart du temps.

Cachez ce pays que je ne saurais voir
Et contrairement à ce qu’on pourrait croire, en bon auteur à l’imagination aussi foisonnante que le jardin d’Osaki avant le désastre japonais, il préfère écrire sur un pays avant de l’avoir vu. « C’est comme si, en y étant déjà allé, je ne pouvais plus l’imaginer aussi justement après, en cours d’écriture. Comme si ça tombait à plat, que ça perdait du relief. Je vais bientôt écrire sur l’Inde du Sud et le fait d’y être allé va probablement me handicaper… », explique-t-il, la voix un peu craintive.

Certes, au-delà des images et des parfums que lui insufflent les coins du globe qu’il visite, l’actualité qui fait les manchettes et qui façonne la manière de vivre des habitants qu’il croise lui sert souvent de tremplin dans l’écriture. Plonger sa plume dans l’encre des phénomènes sociaux et des réalités – aussi dures soient-elles – des endroits qu’il défriche alimente le travail de celui qui est aussi historien d’art et essayiste. Les derniers jours d’un homme heureux (sur la guerre d’Algérie) et Opium Poppy (sur un enfant-soldat d’Afghanistan) ne sont que quelques romans ancrés dans l’actualité et qui font partie de la longue bibliographie de l’écrivain né à Tunis.

Moins marqué par les tragédies, le Canada a aussi fait partie de sa liste de destinations à quelques reprises. Il est notamment passé par Montréal, où il a reçu il y a quatre ans le Prix des cinq continents de la Francophonie pour Palestine, un roman sur les souffrances et les tensions d’une Cisjordanie occupée, une histoire chargée émotivement et qui montre la longue expérience créative et le vécu de celui qui l’a inventée.

Mission zénitude
Les yeux remplis de ce qu’il a vu dans ses périples autour du globe, il admet que Le peintre d’éventail n’aurait pas pu naître lorsqu’il avait 25 ans, ni même 45… « Il y a de ces livres dont je repousse l’écriture parce qu’ils n’apparaissent pas au bon moment dans ma vie. » Or, ces deux derniers étaient mûrs, prêts à jaillir, empreints de ses aspirations à la zénitude, vers laquelle il tend de plus en plus, y touchant même par moments. « Ma vie a été faite de bouleversements, de deuils épouvantables. Après coup, on aspire à des détachements. Pour y parvenir, ça prend beaucoup de travail, poursuit-il. En Orient, et au Japon particulièrement, ils n’ont pas le choix, la terre tremble en permanence, tout y est si fragile. »

Fragile comme ces éventails qui, dans le roman, gardent le secret du jardin en cas de destruction… « Ce roman est la parabole de cette fragilité de la vie et des choses, de notre dépendance aux événements dont on n’a pas le contrôle. Il suffit parfois d’une vague trop haute pour que tout disparaisse. Alors, il faut se reconstruire. Juste avant, quand on se retrouve devant le vide, je pense que c’est là qu’on touche vraiment à l’esprit. Et ce vide, on y touche tous un jour ou l’autre. »

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