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D. Y. Béchard: Ni tout à fait chez soi ni tout à fait ailleurs

D. Y. Béchard: Ni tout à fait chez soi ni tout à fait ailleurs

Par Rémy Charest, publié le 26/02/2008
Pas étonnant qu’il ait fallu une bonne dizaine d’années à D. Y. Béchard (Deni Yvan, pour les intimes) pour venir à bout de Vandal Love ou Perdus en Amérique, une saisissante épopée continentale et identitaire accueillie à sa parution en anglais par le Commonwealth Writers’ Prize du meilleur premier roman, dans la foulée d’un défilé d’éloges critiques!
D’une rare envergure, le livre de Béchard, francophone d’Amérique, raconte l’histoire des descendants d’un rude patriarche gaspésien, Hervé Hervé. Une descendance divisée physiquement en deux clans: les géants comme Jude, véritable force de la nature, né avec un physique de boxeur et une mentalité de terrien, et les avortons, comme la jumelle de Jude, Isa-Marie, née dans les bras de son frère et portée dès sa jeunesse vers les choses de l’esprit et les questions existentielles.

La descendance d’Hervé Hervé se retrouve bientôt à la dérive sur le continent américain, Jude en devenant boxeur sous le nom de Jude White, puis sa fille Isa en tentant de faire le lien entre son présent américain et ses origines québécoises, et plusieurs autres encore, se fondant tour à tour parmi les communautés noire, mexicaine ou louisianaise, également aux prises avec des questions identitaires complexes, et faisant même un détour par un ashram bouddhiste.

Perdu en Amérique
Un roman qui prend ainsi la mesure d’un continent, le traverse par une multitude de personnages qui se passent la narration comme dans une véritable course à relais littéraire, et parle pourtant d’une voix aussi claire et décidée, ça ne s’écrit pas en six mois sur le coin d’une table. Pour Béchard, qui vit pour le moment à Boston, donnant des cours particuliers de littérature qui le font vivre en lui laissant le temps d’écrire, il aura fallu plusieurs coins de table, au fil d’un mode de vie qui tient presque du nomadisme. En effet, si ses origines familiales sont en Gaspésie, son enfance s’est déroulée — entre autres — entre le Maine, Boston, la Virginie et la Colombie-Britannique — et un peu à Rimouski, chez ses grands-parents.

À l’adolescence, le jeune Deni se rendit compte que son père, ce conteur et bonimenteur chaleureux, était aussi un criminel, auteur notamment de vols à main armée: «Mon père préférait faire les choses à sa façon, même si ce n’était pas la bonne façon. Quand j’avais 15 ans, j’ai vu qu’il était fou, dangereux, qu’il allait s’autodétruire. Il m’a mis dehors, finalement. C’était le moment de m’affirmer…», se remémore-t-il D. Y. Béchard. Le père aurait voulu le voir suivre ses traces, mais le fils avait depuis toujours le désir d’écrire et de trouver sa propre voie. D’où une rupture salutaire, même si elle a été douloureuse: «Il y a pire. Je suis très content de mon enfance. Nos blessures nous donnent du pouvoir», explique Béchard avec conviction.

Une mythologie de l’identité
Ancré au Québec tout en se sentant plus franco-américain, Béchard a tiré de ce parcours atypique un point de vue fort particulier sur ses origines familiales, alimenté par un père parti en mauvais termes avec son coin de pays, qu’il décrivait de façon terrible: «Quand j’étais jeune, j’entendais des histoires du Québec, décrit comme un pays pauvre, violent, raconte l’auteur. J’avais l’image d’un peuple très sévère, très dur, de mes grands-parents comme des gens forts, illettrés, travaillant aux champs. C’est une mythologie, tout ça.» L’image des géants et des avortons, explique-t-il, tient d’un même phénomène d’amplification, un peu comme si les villageois se remémoraient la famille Hervé par la lentille déformante du temps et de l’éloignement. Avec des sentiments équivoques envers ceux qui sont partis.

Parler de réalisme magique serait peut-être excessif, mais Béchard imprime bel et bien un souffle et une ampleur exceptionnels à son écriture et à ses récits. Avec, en prime, la capacité de bien terminer la course effrénée des personnages par une forme d’apaisement, un moment, tout au moins, où l’on peut fermer les yeux et trouver le repos. Un parcours déroutant, fou et affectueux, rude et touchant.

En traitant de cet éloignement qui est le sien autant que celui de ses personnages, Béchard s’est retrouvé très clairement dans une vaste quête identitaire: «Il y a des lieux français partout en Amérique. Je voulais chercher à réunir toutes ces histoires perdues, à voir comment tout ça se tisse ensemble, de façon très fragile.» Les personnages de Vandal Love sont donc aux prises avec une recherche de soi et d’ailleurs qui se vit à toutes sortes d’échelles, du très personnel à la rencontre des cultures de notre continent: «Ils ont tous le rêve d’un endroit meilleur. Le Québec, les États-Unis, l’illumination, le fait d’être un vrai homme. Mais le rêve tue la réalité. Ils ne sont jamais contents.»

Perdus et retrouvés
En deux récits successifs et forcément apparentés, Vandal Love représente une traversée de l’Amérique vue par des prismes multiples: celui de la famille Hervé, ceux du territoire — de la Gaspésie à la Nouvelle-Orléans, du New Jersey au Nouveau-Mexique —, et ceux de la culture — française, anglaise, canadienne, américaine, mais aussi noire et hispanique. L’effet cumulatif est naturellement plutôt kaléidoscopique, comme une conversation à plusieurs voix, constamment interrompue et relancée. Les voix d’une Amérique française dispersée, voire diluée dans tous les recoins du continent, une descendance française qui a du mal à trouver la place qui lui convient, qui lui revient.

Et après?
S’il laisse de côté la saga familiale, le prochain roman de D. Y. Béchard sera toujours consacré à des hommes et des femmes partis à la recherche d’un avenir meilleur — et revenus déçus et meurtris par l’échec de leur rêve: les membres de la brigade Mackenzie-Papineau, volontaires partis à la rescousse de l’Espagne républicaine, en 1936, lors de la guerre civile que devait bientôt remporter Franco: «C’étaient des gens de partout qui étaient partis ensemble. Des hommes et des femmes, des francophones et des anglophones, qui ont été trahis par les Républicains, par les communistes.» Bref, le territoire du romancier demeure au Québec et au Canada, avec un grand voyage qui se fond avec la recherche d’un idéal. «Ils étaient prêts à mourir pour la cause, précise D. Y. Béchard. Ils croyaient vraiment qu’ils pouvaient changer l’avenir. Aujourd’hui, on est plus figés. Nos remises en question sont plus légères.» Un peu comme s’ils étaient des géants. Et nous, les avortons.
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